Voltaire, Siècle de Louis XIV, cb. xvI
leroi n'avait commandé en chef qu’une seule fois, en 1695, et avait fait preuve d’une insuffisance égale à sa présomption. Il arriva, le 22 août, à l’armée, ne parlant que de jeter les Impériaux hors d'Italie plus vite qu’on ne les y avait laissé entrer. Catinat reçut, sans se plaindre, le coup qui le frappait : il ne quitta pas le service; il redescendit du premier rang au second avec une résignation philosophique qui étonna et toucha Villeroi lui-même. On vit bientôt à l’œuvre le héros de cour. Villeroi fit passer l’Oglio sans obstacle à l’armée et la mena droit au camp ennemi, fortement établi entre des canaux et appuyé à la petite ville vénitienne de Chiari. Le duc de Savoie approuva l’attaque immédiate. Catinat n’eut qu’à se soumettre. On attaqua sans avoir reconnu la position. Villeroi était persuadé qu'Eugène ne l’attendrait pas et qu’on n'aurait affaire qu’à une arrière-garde. Il trouva toute l’armée impériale bien retranchée devant:lui et Chiari livré aux ennemis par le commandant vénitien, qui avait feint de céder à la force. L'attaque, où les troupes déployèrent en vain un grand courage, fut repoussée avec perte de trois ou quatre mille hommes (1er septembre). Catinat et le duc de Savoie avaient tous deux exposé dix fois leur vie, pour soutenir une entreprise que l’un avait déconseillée et dont l’autre désirait l'avortement et avait même, à ce qu’on assure, donné avis à l'ennemi. Étrange caractère que celui du duc Victor-Amédée! Sa vie, comme celle de ses sujets, était ce qui lui coûtait le moins à risquer dans ses combinaisons à la fois aventureuses et machiavéliques.
Villeroi, rendu plus circonspect par ce revers, se posta dans un bon campement, à Urago, près de Chiari, et y tint longtemps l'ennemi en échec. Malgré le succès de Chiari, Eugène, qui s'était lancé dans un pays où il n’avait ni magasins ni places fortes, n'eût pu se maintenir par ses seules ressources au cœur de la Haute-Ttalie ; mais le bon vouloir des populations suppléait à tout ce qui lui manquait : les Vénitiens fournissaient vivres, guides et renseignements par une fausse politique; les Milanais en faisaient autant, par lassitude de la domination espagnole et par espoir de gagner à un changement de maîtres, illusion des peuples qui n’osent aspirer à être libres. Après plus de deux mois écoulés sans action importante, les Franco-Espagnols, très-mal avitaillés par le
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pays qu’ils défendaient contre son gré, décampèrent les premiers (12 novembre) et se reportèrent sur l’autre rive de l’Oglio, entre cette rivière et l’Adda; puis, l'ennemi descendant, de son côté, entre f'Oglio et le Mincio, Villeroi, que le duc de Savoie venait de quitter, se cantonna en avant de Crémone, en tâchant de maintenir ses communications avec Mantoue ; mais Eugène vint s’établir à Borgoforte, sur le Pô, entre Mantoue et l’armée française, et s’assura d’une place forte au sud du PÔ, en gagnant la princesse de La Mirandole, qui avait reçu dans sa ville une petite garnison franco-espagnole et qui la livra traîtreusement aux Impériaux.
Ce fut la fin de cette triste campagne, où était venue échouer la réputation du général le plus renommé qui restât à la France. Fâcheux présage, et bien propre à encourager les ennemis déclarés et à décider les incertains! Louis XIV ne se dissimula point la portée de ces premiers revers. Dès le 31 octobre, il écrivait à son ambassadeur à Madrid, Marsin, que, l'Espagne ne contribuant à peu près en rien à la défense de ses possessions et la France ne pouvant tout faire à elle seule sans se ruiner, il faudrait bien se décider à des cessions territoriales pour avoir la paix. Il avait eu, au reste, lui-même, la pensée de porter une première atteinte à l'intégrité tant promise de la monarchie espagnole : le ministre Torci avait récemment consulté l'ambassadeur Marsin sur le projet de demander à Philippe V la cession de la Belgique à la France, comme indemnité des dépenses que la France aurait à faire pour défendre le reste des possessions espagnoles : Marsin dissuada fort de cette idée, qui eût blessé l'Espagne et rendu la paix impossible avec les puissances maritimes. Le cabinet de Versailles n’insista pas '.
Le 7 septembre, avant qu’on eût pu être informé du mauvais succès de Villeroi à Chiari, un traité secret avait été signé à La
1. Mém. de Noaïlles, p. 97. — Flassan, Hist, de la diplomatie française, t. IV, p. 219. — OEuvres de Louis XIV, t, VI, p. 74. D’après Louville, on n’aurait pas abandonné immédiatement cette idée; on aurait même obtenu le consentement du conseil d’Espagne |(despacho) et l’on n’aurait reculé que devant la crainte de perdre l'alliance de l'électeur de Bavière, qui prétendait à la Belgique (juin 1702). — Mém. de Louville, t. Ir, p. 249. — Louville était l'agent de confiance de Louis XIV auprés de Philippe V.
Haie entre les plénipotentiaires de l’empereur, de l'Angleterre et de la Hollande, afin « de procurer à S. M. I. une satisfaction juste et raisonnable... et au roi de la Grande-Bretagne et aux seigneurs États-Généraux une sûreté suffisante pour leurs terres et pays, navigation et commerce. » Les alliés s’engageaient de faire « à cette fin les plus grands efforts pour conquérir les Pays-Bas Espagnols, comme devant servir de digue et de barrière entre la France et les Provinces-Unies; pour conquérir le Milanais, comme fiel de l'Empire, servant pour la sûreté des provinces héréditaires de S. M. I., et pour conquérir Naples et la Sicile, les îles de la Méditerranée et les terres espagnoles de la côte de Toscane, comme pouvant servir à même fin et à la navigation et commerce des sujets de S. M. Britannique et des Provinces-Unies. — Pourront le roi de la Grande-Bretagne et les seigneurs États-Généraux conquérir, pour l'utilité de ladite navigation et commerce, les pays et villes des Indes espagnoles, et tout ce qu’ils y pourront prendre sera pour eux et leur demeurera. — La guerre commencée, aucun des alliés ne pourra traiter sans les autres, ni sans avoir pris de justes mesures, {° pour empêcher que les royaumes de France et d’Espagne soient jamais unis sous un seul et même roi; 2° pour empêcher que jamais les Français se rendent maîtres des Indes espagnoles, ou qu’ils y envoient des vaisseaux pour y exercer le commerce directement ou indirectement; 3° pour assurer aux sujets de S. M. Britannique et des Provinces-Unies les priviléges commerciaux dont ils jouissaient dans tous les états espagnols sous le feu roi". »
C'était un nouveau traité de partage, maïs où, cette fois, les deux puissances maritimes, qui avaient tant déclamé contre l’ambition de la France, se faisaient leur part avec une avidité presque cynique. Guillaume IT, qui avait tout conduit, n’avait garde de vouloir épuiser l'Angleterre et la Hollande pour rendre à l’empereur la monarchie espagnole intacte : son dernier mot état, comme on voit, de réduire Philippe V à l'Espagne proprement dite et d'assurer à l'Angleterre et à la Hollande l'exploitation commerciale de tout ce qui avait été la monarchie espagnole, avec de