CHAMILLART
Le lieutenant-général Tallard, qui avait été détaché sur le Rhin, s'était, pendant ce temps, rabattu sur la Moselle et avait occupé Trèves, puis Trarbach et Veldenz; mais l'occupation d’une partie de la Basse-Moselle, quoique gènante pour l'Allemagne, ne compensait pas la perte de la Basse et de la Moyenne-Meuse. Les Pays-Bas Espagnols avaient perdu presque tous leurs avantpostes !.
Le troisième théâtre de la guerre continentale avait été, cette année , l'Alsace, c’est-à-dire le territoire français. C’est dire que la guerre s'était d’abord engagée sur le Haut-Rhin encore plus mal que dans les Pays-Bas. Si l’armée des Pays-Bas, où commandait l'héritier du trône, était si mal pourvue et si mal recrutée , on peut juger de ce que fut l’armée d’Alsace, sous un général à demi disgracié. Le roi s'était décidé, comme par grâce, à employer de ce côté Catinat; mais on ne mit nullement Catinat en mesure de s'opposer aux desseins des ennemis. Le roi ne connaissait plus la situation réelle de ses troupes ni de ses places, et il était impossible de la connaître avec un ministre tel que Chamillart, qui perdait la tête dans le maniement de ces masses, se trompait ou était trompé sur tout et ne savait écouter personne. Très-modeste devant Le roi, à qui il confessait humblement son insuffisance et qui se plaisait à Le relever à mesure qu’il s’abaissait, il était fort entêté avec tout autre : il faisait ou faisait faire ses plans sur le papier; puis il s’étonnait que les généraux n’eussent pas exécuté ses ordres, quand il n’avait su leur expédier à point ni argent, ni soldats, ni munitions. L'argent se fondait entre ses mains sans qu’on sût comment : les secrets de l’État et de la guerre transpiraient en passant par ses obscurs familiers, les régiments et les croix de Saint-Louis étaient à l’encan, il en faisait une ressource bursale !
L’ennemi, cependant, profitait de nos leçons, que nous ne savions plus pratiquer! la célérité, le secret, la discipline, les corps tenus au complet, l'avancement régulier dans les grades
1. Une petite affaire maritime, qui mérite d’être citée pour son originalité, avait eu lieu, pendant cette campagne, en vue des dunes de Flandre. Trois galères françaises avaient pris un vaisseau hollandais de 60 canons, en présence de douze autres vaisseaux enchaînés par un calme plat.
inférieurs , l’émulation entre les offciers-généraux , étaient maintenant de son côté. Le prince Louis de Bade fut devant Landau et sur la Lauter dès le mois d'avril, avant que Catinat fût arrivé de Paris en Alsace et eût quelques mille hommes sous la main. L'ennemi s'établit solidement sur la Lauter et s’assura la liberté d’assiéger Landau sans qu’on pût le troubler. À la miuin, quand le blocus de Landau fut converti en siége, le prince de Bade avait quarante mille hommes, sans parler d’un corps assemblé en face de Huningue. Catinat n’en avait encore que vingt et un mille à mettre en campagne , à cause de la nécessité de tenir les places garnies. On commençait à sentir les inconvénients de la trop grande multiplicité des places fortes, inconvénients que Vauban était loin de méconnaître. Catinat, découragé, se retira dans le centre de la Basse-Alsace et ne crut pouvoir entreprendre aucune diversion de tout l'été. Laudau se défendait opiniâtrément. A l'entrée de l’automne, une bonne nouvelle vint ranimer l’armée d’Alsace : l’électeur de Bavière ne s'était pas déclaré aussi promptement que son frère de Cologne et avait continué jusqu'ici d’affecter la neutralité et de négocier avec l’empereur, tout en levant une armée de vingt-cinq mille hommes : le 17 juin, un traité secret avec Louis XIV et Philippe V venait de lui promettre le gouvernement héréditaire de la Belgique ; au commencement de septembre, il entra en Souabe, s’empara d'Ulm par surprise et somma les cercles de Souabe et de Franconie de rentrer dans la neutralité. La joie de cet heureux événement fut bien troublée par la chute de Landau, le boulevard de l'Alsace, qui capitula, le 9 septembre, devant le roi des Romains et le prince de Bade. Les tours bastionnées, dont Vauban avait revêtu cette place, avaient beaucoup prolongé sa défense.
La prise d'armes de l'électeur ne fit que resserrer les liens des cercles avec l'Autriche ‘ et qu’aider l’empereur à obtenir de la diète de Ratishbonne une déclaration de guerre contre le roi de France et le duc d'Anjou (28 septembre). Cette déclaration de l'Empire, quoique très-mal motivée, était inévitable, tous les états germaniques, sauf les deux électeurs bavaroïs, ayant pris
1. Le cercle de Westphalie donna son adhésion à la Grande Alliance le 29 septembre,