BATAILLE DE FRIEDLINGEN
parti successivement en faveur de l'Autriche. La diversion de la Bavière n’en restait pas moins un fait très-considérable. L’Allemagne du sud était coupée en deux; l'Allemagne du centre était ouverte et la guerre pouvait être portée par les Franco-Bavarois au cœur des états autrichiens. Il s'agissait maintenant de joindre l'électeur de Bavière sur la rive droite du Rhin. L'armée d’Alsace avait été renforcée par un corps aux ordres de Villars, général plein d’ardeur et d’ambition, qui ne songeait qu'à gagner le bâton de maréchal par une action d’éciat et qui n’avait cessé de presser Catinat d’agir. Villars fut chargé par le roi de mener à l'électeur la meilleure partie de l’armée, tandis que Catinat demeurait à la garde de Strasbourg. L’ennemi, aussitôt après la prise de Landau, avait jeté à la droite du Rhin 20,000 hommes, qui allèrent joindre un corps de 7,000 soldats déjà retranché à Friedlingen, en face de Huningue, point par lequel les Français pouvaient déboucher dans le midi de la Souabe. Le prince de Bade y accourut en personne ; mais déjà l’actif Villars avait rétabli le pont de Huningue, détruit après le traité de Ryswick. Quoique décidé, s’il le fallait, à déboucher sous le canon de l'ennemi, Villars chercha un passage moins périlleux et fit embarquer un détachement, qui surprit, de nuit, la petite ville de Neubourg, entre Brisach et Huningue; on se hâta d’y jeter un second pont de bateaux. Le prince de Bade, craignant d’être pris à revers, évacua son camp de Friedlingen, Villars, qui avait déjà porté le gros de ses troupes à la tête de son pont de Huningue, s’élança sur-le-champ au delà du Rhin, quoiqu'une partie de son armée fût à Neubourg. L’infanterie ennemie s'arrêta sur des hauteurs boisées; Villars se mit à la tête de l'infanterie française, chargea l’ennemi à la baïonnette et le rejeta des hauteurs dans la plaine ; mais, là, l'ennemi ayant fait ferme et repoussé une tête de colonne qui le suivait avec trop d’ardeur et trop peu d'ordre, une panique saisit toute cette infanterie qui venait de combattre si valeureusement ; elle se mit à fuir de toutes parts, et Villars ne put venir à bout de la rallier. Il croyait-la bataille perdue , lorsque, en jetant ses regards dans la plaine, il vit la cavalerie ennemie en déroute complète : le général Magnac, qui commandait la cavalerie française, avait chargé à l'arme blanche,
sans riposter au feu de l'ennemi, et enfoncé cinquante-six escadrons avec trente-quatre. L’infanterie française revint de son inexplicable terreur et l'infanterie ennemie se retira en bon ordre vers les montagnes (14 octobre).
Villars eut son bâton de maréchal ; mais sa jonction avec l’électeur de Bavière ne fut point effectuée du reste de la campagne. L’électeur, qui, après la surprise d’Ulm, avait occupé le cours de l'Iller, ne tint pas sa promesse de s'approcher du Rhin, et Villars jugea impossible de franchir les Montagnes Noires pour l'aller joindre. Tous les passages de ces montagnes étaient fortifiés du côté qui fait face à la France, et le prince de Bade, qui avait rappelé à la hâte la plupart des troupes qui avaient pris Landau, se retrouvait sur le flanc de Villars avec une armée redevenue supérieure en nombre. Villars pensa qu’il ne fallait plus songer, au moins durant le fort de l’hiver, qu'à couvrir l’Alsace et la Lorraine. Catinat avait été rappelé; Villars repassa le Rhin, alla s'établir sur la Moder, en face des lignes ennemies de la Lauter, et retrancha les points les plus importants de la Basse-Alsace. Pendant ce temps, le corps français de la Moselle occupait la ligne de la Sarre et prenait possession de Nanci sans résistance (3 décembre). Le duc de Lorraine, éclairé par l’exemple de ses devanciers, eût voulu, malgré ses sympathies pour l'Autriche, garder la neutralité ‘. Louis XIV ne la lui eût pas refusée, mais on ne doutait pas que le prince de Bade n’essayät d'occuper Nanci au printemps prochain et l’on jugea nécessaire de le prévenir. À cela près, le duc de Lorraine et ses sujets furent traités avec ménagement, et la Lorraine, au milieu du continent désolé par une guerre gigantesque, ne cessa pas d’apparaître comme une oasis de paix et de prospérité; le pays qui avait été longtemps le plus misérable de l’Europe en devint le plus fortuné.
La perte de Landau et la diversion bavaroise en Souabe se faisaient à peu près équilibre; à l’année 1703 semblaient réservées les grandes opérations *.
1. Il avait épousé une princesse d'Orléans, nièce de Louis XIV.
2. Sur la campagne de 1702, V. Mém. müilit., etc., publiés par le général Pelet, t. IL. — Mém. de Villars, p. 97. — Mém. de Saint-Hilaire, t. II, p. 262-308. — À l’année 1702 appartient une anecdote rapportée par Fontenelle et honorable pour