VOYANTS DES CÉVENNES
Si une diversion s'était opérée en Allemagne en faveur de la France, l'ennemi, de son côté, commençait à espérer une diversion en France au profit de la coalition : la guerre civile avait éclaté dans un coin de la France!
Le faible adoucissement apporté au sort des protestants, depuis la paix de Ryswick, n'avait pas suffi pour calmer les passions ni pour mettre un terme aux actes d’oppression qui ravivaient sans cesse de trop justes ressentiments. On voyait encore de temps à autre des prédicants envoyés au gibet et leurs auditeurs aux galères, où l’on exerçait sur eux les plus barbares traitements ‘ ; le supplice du fameux ministre Brousson avait ému tout le Midi en 1698. Vers la fin de 1700, l'esprit prophétique, qui avait soulevé le Vivarais en 1689, reparut dans les Cévennes. Le sombre enthousiasme qui couvait dans ces montagnes fit explosion par d’étranges phénomènes. On racontait que les assemblées nocturnes des fidèles étaient guidées au désert par des météores; que des enfants au berceau prophétisaient ?. On voyait se reproduire, à l’entrée du dix-huitième siècle, les faits extraordinaires qui ont environné le berceau des religions. L’extase se propagea comme une épidémie; on vit des enfants catholiques prophétiser contre la Babylone romaine, à l'exemple des enfants protestants. L’intendant de Lansuedoc, Basville, réunit dans les prisons d’Uzès jusqu’à trois cents jeunes voyants et les fit visiter par la Faculté de Montpellier, qui les déclara fanatiques, c’est-à-dire, atteints d’une sorte de folie religieuse 4. Basville envoya les plus âgés aux galères ou dans des
l'humanité de Louis XIV; Éloges, t. I", p. 341 : le chimiste italien Poli auraïît offert à Louis un secret qui eût rendu la guerre plus meurtrière : Louis refusa.
1. V. l’Hist. de la Guerre des Camisards, par Court de Gébelin, t. Le", p.19; 1819. — Documents administratifs sous Louis XIV,t. IV; Affaires des protestants.
2. Un des narrateurs du Théâtre sacré des Cévennes: assure avoir entendu des enfants de quinze et de treize mois, qui ne savaient point encore parler, prophétiser à haute et intelligible voix, en langue françuise, et non en patois languedocien. — Ce qui est sûr, c’est que tous les extatiques prophétisaient en français, sans doute parce qu’ils s'étaient habitués à penser dans la langue de leurs bibles.
3. Brueys (Hist. du Fanatisme, t. 1°) fait, remonter l’origine de ee débordement d'esprit prophétique à un huguenot appelé Duserre, qui aurait préparé des enfants aux extases et aux visions en les faisant jeûner et en les exaltant par la lecture des prophètes et de l’Apocalypse. Les détails sont curieux; mais il est très-possible que Duserre n’ait point été un imposteur, comme le veut Brueys, et qu’il ait très-sincérement formé cette école de voyanis.
régiments. Les supplices recommencèrent. Plusieurs assemblées furent surprises et massacrées au désert par les soldats. Les émigrations se renouvelèrent sur une grande échelle, Après dix-huit mois écoulés de la sorte, un vent de colère se leva : l'esprit, comme en 1689, commença de souffler la résistance, la guerre aux prètres et au roi. Malgré l’abandon où les étrangers avaient laissé le protestantisme français à Ryswick, les persécutés levèrent de nouveau les yeux vers les puissances protestantes. Le rétablissement de la capitation, qu’on faisait peser avec une rigueur inique sur les nouveaux convertis récalcitrants, redoublait leur irritation. Le départ des garnisons du Languedoc pour l'Italie les encourage; le signal partit des retraites les plus sauvages des Cévennes. Un abbé du Cheyla, archiprêtre des Hautes-Cévennes et inspecteur des missions, était, depuis quinze ans, le tyran de ces montagnes; il y perpétuait les dragonnades ; il faisait de sa maison un cachot et un lieu de tortures; il y renouvelait les atroces inventions des anciens despotes féodaux, sans avoir même pour excuse l’austérité du fanatisme, car il mêlait, dit-on, la luxure à la férocité. Vers la mi-juillet 1702, quelques Cévenols qui partaient pour l’émigration furent arrêtés et conduits à l’archiprêtre, au Pont-de-Montvert. Aux fugitifs étaient réservés les galères ; à leur guide le gibet. A cette nouvelle, un voyant appelé Séguier rassembla une bande de montagnards sur le mont Bougès, les entraîna au Pont-de-Montvert, délivra les prisonniers et mit à mort l’archiprêtre.
Séguier fut pris et roué peu de jours après; mais il fut aussitôt vengé par le massacre de plusieurs des principaux persécuteurs, prêtres et laïques; on pendit les collecteurs de la capitation, et une guerre de partisans, ardente, infatigable, s’alluma dans ce massif central des Cévennes, où s’élève la triple cime de la Lozère, de l’Aigoal et de l’Esperou, et d’où descendent le Tarn et les deux Gardons ‘. L’insurrection resta fidèle à son origine. L'esprit prophétique la dirigea comme il l'avait préparée. Tous les chefs furent des voyants ; la hiérarchie du commandement militaire fut établie d’après les degrés de l'inspiration. Un des premiers entre ces
1. Les Hautes-Cévennes sont le centre de toute cette région montueuse qui jette tant de fleuves et de rivières dans toutes les directions, la Loire, l'Allier, le Lot, le Tarn, l'Hérault, le Vidourle, le Gard, la Ce, l'Ardèche.