LES CAMISARDS
étranges capitaines fut un enfant de dix-sept ans, Cavalier, qui a gardé un nom fameux dans l’histoire. Ils élurent pour leur chef suprême un jeune homme de vingt-sept ans, Roland, caractère élevé, sévère, méditatif, fait pour le commandement, et mêlant à un héroïsme farouche quelque chose de romanesque qui frappait vivement les imaginations. Roland se trouva bientôt à la tête de trois mille hommes, qui s’intitulèrent les Enfants de Dieu; les catholiques leur donnèrent le nom de Camisards, à cause des chemises blanches qu’ils revêtaient pour se reconnaître la nuit‘. Les grottes des montagnes leur servirent de citadelles et d’arsenaux; ils renversèrent toutes les églises et les presbytères dans les Hautes- Cévennes, exterminèrent ou chassèrent les prêtres, surprirent des châteaux et des villes, taillèrent en pièces des détachements, levèrent l’impôt et la dime, fusillant les fermiers du clergé qui ne leur apportaient pas la dîme au lieu de la porter aux gens d'église. Les États de Languedoc, réunis en novembre à Montpellier, votèrent la levée de milices pour combattre les rebelles. Basville demanda des troupes au ministre. Il dut bien lui en coûter d’avouer à quel résultat aboutissaient tant de cruelles rigueurs et de savantes combinaisons! Chamillart et sa protectrice, madame de Maintenon, s’entendirent pour cacher au roi, durant quelques mois, ce qui se passait en Languedoc! Le monarque infaillible, omniprésent, omni-scient, en était venu à ne pas savoir que la SOLS civile dévorait une portion de son royaume!
Il fallut bien se décider à rompre ce silence, quand la guerre, descendue des montagnes dans la plaine de Nîmes, s’étendit depuis Mende jusqu’à la mer, et quand le lieutenant-général de Languedoc, le comte de Broglie, eut été battu par les Camisards aux bords de la Vistre (12 janvier 1703). Le roi envoya un maréchal de France, Montrevel, avec dix mille soldats tirés des armées d’Allemagne et d'Italie, vingt canons et six cents miqueletsroussillonnais, milice dressée à la guerre de montagnes (février 1703). Déjà, des troupes, arrivées avant Montrevel, avaient fait échouer une expédition tentée par Cavalier pour insurger le Vivarais. Roland, à la tête de quinze cents Camisards, fut défait à Pompignan par cinq ou six mille soldats aux ordres de Montrevel, qui voulut profiter
1. C’est la même origine que le nom des White-boys ou gars-blancs d'Irlande, XIY, 26
de son succès pour en finir avec la révolte par une amnistie. Il convoqua la noblesse cévenole, généralement étrangère à l’insurrection, lui déclara qu’il ne s'agissait plus de religion, mais d’être fidèles au roi, et l’engagea à s’interposer pour désarmer les rebelles. Les Camisards fusillèrent ceux de leurs compagnons qui acceptaient 'amnistie et continuèrent les hostilités. Montrevel, exaspéré, fit incendier un moulin près de Nîmes, où des protestants, hommes, femmes et enfants, tenaient une assemblée religieuse le jour des Rameaux, et rejeter dans les flammes les malheureux qui voulaient s'échapper; puis il déporta des populations entières, pour les punir des secours qu’elles fournissaient aux Camisards : il y eut quinze cents personnes enlevées, seulement dans la Vaunage, auprès de Nîmes, et, à proportion, dans le reste du bas pays et dans les montagnes. Tous ces malheureux furent traînés en Roussillon ou entassés sur les bancs des galères, à l’exception de ceux qu’on envoya au supplice! Les paroisses moins compromises furent frappées de fortes amendes. La violence des chefs militaires était telle, que Basville, qui n’eût pas voulu voir dépeupler sa province, semblait humain auprès d’eux!
Les cruautés de Montrevel ne réussirent pas mieux que sa clémence. En désespérant les populations non militantes, il ne fit que grossir les rangs de l'insurrection. Roland se montrait plus redoutable que jamais. Cavalier, cerné la nuit par des masses de troupes à la Tour-de-Bellot, entre Anduze et Alais, se fraya un passage à travers des monceaux de cadavres. Un nouvel élément était intervenu dans la lutte et en redoublait l’atrocité. Les pay sans catholiques de la vallée de Cèze (diocèse d’Uzès) avaient pris les armes contre les rebelles, sous le nom de Camisards blancs ou Cadets de la Croix. Un ermite commandait ces bandes, que le roi autorisa et que le pape gratifia d’une indulgence plénière dans le style des anciennes bulles de la croisade. La Sainte-Milice, comme l’appelait la sulle papale, commit tant de brigandages contre amis et ennemis, que Montrevel fut obligé d'employer les troupes régulières à réprimer ses excès. Les hostilités continuaient toujours : les Camisards, divisés en petites troupes, disparaissaient quand on croyait les saisir, et tombaient comme la foudre là où on ne les attendait pas. De nouveaux miracles confirmaient la foi des