‹ Histoire De France Volume 14Chapitre 232 sur 341 · CAVALIER ET ROLAND · texte numérisé non relu

CAVALIER ET ROLAND

insurgés : on racontait qu’un des prophètes, Claris, voyant le doute gagner ses frères, avait voulu passer par le témoiguage du feu et qu’il était sorti intact du bûcher ‘. La guerre des Cévennes menaçait de s’éterniser !

Voici donc quel aspect général offrait la guerre de la Succession au commencement de 1703 : du côté du nord, les Pays-Bas espagnois entamés par la Gueldre, Liége perdu et l'électorat de Cologne près de l’être; à l’est, l'Alsace entamée, mais l’armée bavaroise enfoncée comme un coin entre l’Autriche, la Souabe et la Franconie, et, dans le lointain, la Hongrie faisant entendre ces sourds frémissements qui précèdent l'orage; du côté du midi, une guerre de religion déchirant une de nos provinces; l'Espagne encore intacte, mais notre marine mutilée en la défendant; au delà des Alpes, l'ennemi repoussé du Milanais et de Mantoue, mais se maintenant à l’extrémité de la Haute-ltalie, par la connivence des Vénitiens.

Louis XIV comprit que le point décisif était en Allemagne et résolut d’y pousser une énergique offensive, en même temps qu'il tâcherait d’en finir en Italie ; quant aux Pays-Bas, il se contenterait de s’y défendre. Vendôme conserva le commandement en Italie ; il avait bien commencé l’œuvre : c'était à lui de achever. Villars, le vainqueur de Friedlingen, était dans le même cas pour l’Allemagne : le roi en attendait beaucoup et n’avait pas tort”. Villars, bruyant et plein de lui-même, était de ces caractères fort rares

1. Raconté par deux témoins oculaires, dans le Théâtre sacré des Cévennes, recueil de témoignages sur les faits prophétiques et guerriers de l’insurrection. — Voir, sur cette guerre, l’Hisloire des Pasteurs du désert, par Nap. Peyrat; Paris, 1842; livre émouvant et profondément original, qu'on à peine à croire écrit par un de nos contemporains, tant les passions et les croyances d’une autre génération y revivent en traits de feu. L'auteur a fait mieux que ce Vieillard des tombeaux dont parle Walter Scott dans ses Puritains : il n’a pas seulement restauré les épitaphes de ses héros; il les a fait sortir vivants de leurs sépulcres. — M. E. Alby vient de publier un intéressant résumé de la Guerre des Camisards ; Paris, Meyrueis, in-12. — V. aussi Quinze ams du règne de Louis XIV, par Ernest Moret.

2, Louis XIV, dans un voyage que Villars fit à la cour en janvier 1703, lui tint un langage qui fait honneur à ce monarque : « Je suis François autant que roi... ce qui ternit la gloire de la nation n’est plus sensible que tout autre intérêt. Pendant plus de trois mois, Chamillart ne m’apprenoit que des choses désagréables (d'Alsace). L'heure à laquelle il arrivoit étoit marquée par des mouvements dans mon sang. Vous m'avez tix4 de cet état : comptez sur ma reconnaissance. » Mém. de Villars, p. 102

qui cachent un homme de grand cœur et de grande intelligence sous l'apparence d’un fanfaron, et qui, se vantant toujours, tiennent tout ce qu'ils prometteht ; il avait les dehors d’un Villeroi, mais le fonds d’un Luxembourg. Il était destiné à être un jour la dernière et l’heureuse ressource de la France! Il eut donc l’armée qui devait joindre l'électeur de Bavière, non plus seulement à la droite du Rhin, mais sur le Danube, et un autre corps d'armée fut destiné à dégager l'Alsace. Le choix du général en chef, pour les Pays-Bas, ne fut pas si heureux. Ce fut le triste héros de Crémone, Villéroi, sorti de captivité moyennant rançon, que l’on mit en face de Marlborough! C’était chez le roi une véritable infatuation : plus l'opinion de l’armée, de la cour et du pays se montrait contraire à Villeroi, plus le roi s’entêtait de ce favori suranné. Heureusement encore qu’il lui donna pour second le brave maréchal de Boufflers. Pendant que Villeroi partait triomphalement pour aller commander la plus nombreuse de nos armées, Catinat, écarté comme incapable de servir, se retirait avec résignation dans sa maison de Saint-Gratien (Enghien), près de Montmorenci, où. il passa le reste de ses jours dans l'étude des lettres et de la philosophie !. On dit que l'esprit d’étroite dévotion qui régnait autour de madame de Maïntenon ne fut pas étranger à la disgrâce de Catinat, qui était religieux, mais non pas dévot, et dont l’orthodoxie semblait suspecte.

Les ennemis avaient de grands projets du côté des Pays-Bas. Marlborough, qui était retourné en Angleterre, revint dès le mois de mars. Il avait été reçu magnifiquement à Londres, remercié par les communes de ses premiers succès, gratifié par la reine d’un brevet de duc et d’une pension de 5,000 livres sterling. Son intime allié, le ministre Godolphin, politique et financier habile, obtint du parlement une augmentation de subsides pour accroître de vingt mille hommes l’armée des Pays-Bas. La Hollande, qui avait déjà de si énormes engagements, consentit encore à prendre la moitié de celui-là. Les alliés purent ainsi mettre en mouvement, au printemps de 1703, cent mille combattants entre le Bas-Rhin ct la Meuse. Dès le mois de février, Rheïnberg avait été obligé de

Page 1