PRISE DE KEHL
passa sous le canon de Brisach, fila le long du Rhin, franchit la Kintzig, enleva les petites villes de la Kintzig et du Rhin, que l'ennemi évacua en désordre, et prit Kehl à revers. Le prince de Bade faillit être enfermé dans Kehl et n’eut que le temps de gagner Bübl (ou Bihel}, où il rassembla péniblement son armée disloquée. Kehl, où s’étaient jetés trois mille cinq cents hommes, fut investi le 20 février. Villars, suppléant à l'insuffisance de son artillerie par les canons qu’il venait de ramasser dans les dépôts ennemis, mena le siége avec une audace qui sautait par-dessus toutes les règles : des assauts heureusement téméraires emportèrent les dehors de Kehl, et cette forte place se rendit dès le 10 mars.
La campagne débutait brillamment : l'électeur de Bavière! n’avait pas interrompu ses opérations et avait, de son côté, emporté, le 2 février, Neubourg sur le Danube. Villars ne crut pourtant pas devoir tenter immédiatement la jonction : il prit quelques semaines pour rafraîchir et réorganiser ses troupes fatiguées, mal armées ? et mal approvisionnées, et pour attendre la fonte des neiges. Sur ces entrefaites, l'électeur se trouva en grand danger. L'empereur et les cercles n’avaient pas été en état de repousser sur-le-champ l'attaque des Bavarois contre la Souabe; la guerre du Nord, qui avait amené les Suédois victorieux jusque dans Varsovie, grâce à l’hostilité trop bien motivée d’une grande partie des Polonais contre leur roi Auguste de Saxe, privait Léopold d’une grande partie des secours que lui eût accordés l’Allemagne septentrionale, l'électeur de Saxe, roi de Pologne, étant engagé dans une lutte qui menaçait de lui coûter sa couronne, et l’électeur de Brandebourg, roi de Prusse, ayant à préserver ses domaines enchevêtrés avec les provinces polonaises. A la fin de l'hiver, cependant, les Impériaux et les contingents des cercles furent assez forts pour reprendre l'offensive : le général autrichien
1. Par un nouveau traité secret, Louis XIV lui promit la souveraineté de la Belgique, en réservant à la France Luxembourg, Namur, Charleroi et Mons. Philippe V consentit (mai 1703). Mém. de Noailles, p. 149.
2. Un tiers de l'infanterie était sans fusils et l'arsenal de Strasbourg était vide, — Mém. de Villars, p. 109.
3. Auguste avait attiré Charles XII au cœur de la Pologne, en l'attaquant contrairement aux intérêts et à la volonté de la nation polonaise.
Schlick envahit la Bavière du côté de l’Inn, et le comte de Styrum, général des cercles, attaqua le Haut-Palatinat. L’électeur bien guidé par son feld-maréchal, le comte d’Arco, battit Schlick aux bords de l’Inn, à Scharding (11 mars), puis, traversant le Danube, défit l'avant-garde de Styrum (28 mars), le rejeta en Souabe et revint occuper Ratisbonne, afin d’y prévenir les Impériaux, qui avaient refusé la neutralité à cette importante cité. Le séjour de la diète germanique se trouva ainsi au pouvoir des alliés de la France.
Si l'électeur avait pu se tirer de péril par ses seules forces, que ne devait-on pas espérer après la jonction! Villars se remit en mouvement dans la première quinzaine d’avril et laissa à Tallard, commandant du corps d'armée destiné à rester sur le Rhin, le soin de tenir en échec le prince de Bade. IL tourna rapidement vers les montagnes, emporta les postes que les ennemis avaient conservés dans le haut du val de Kintzig, franchit les crêtes qui séparent le bassin du Rhin de celui du Danube naissant et descendit dans la vallée du Danube par Duttlingen (8 mai). La jonction tant désirée s’accomplit à Ehingen.
On était dans une situation à tout entreprendre. Villars le savait bien. Il fit adopter à l’électeur le projet de descendre le Danube jusqu’à Passau et de s’ouvrir l'entrée de l’Autriche par la prise de cette ville et de Linz, tandis que les Français barreraient le passage à tous les secours qui pourraient venir du comte de Styrum et du prince de Bade. Passau et Linz, places très-faibles, une fois prises, l’électeur irait droit à Vienne, qui n’était pas plus forte et qui était dégarnie de troupes. Un événement dont Villars ne pouvait encore avoir connaissance doublait les chances favorables : c'était l'insurrection de la Hongrie, qui éclata au mois de juin et qui eût éclaté plus tôt si le ministère français eût prêté plus d'attention aux avances des mécontents hongrois. Quand l’empereur sut, par les espions de haut rang qu’il entretenait auprès de l'électeur, Le dessein d’entrer dans l’archiduché d’Autriche, il fut saisi de terreur et se prépara à quitter Vienne. La fin de la ouerre et une paix triomphante étaient vraisemblablement entre les mains de l'électeur.
1. Le prince Eugène, plus tard, le dit lui-même à Villars. Mém. de Villars, p. 126.