VILLARS ET BAVIÈRE
Il laissa tout échapper! Villars apprit tout à coup avec stupeur que l'électeur, qu’il croyait sur la route de Passau, différait l’invasion de l’Autriche et tournait vers le Tyrol. Ce prince, brave et loyal, mais fantasque, irrésolu, mobile et plus occupé de ses plaisirs que de ses affaires, tentait et abandonnait tour à tour les plus grandes choses par les motifs les plus frivoles ; sa femme, par un attachement aveugle à l’Autriche, ses favoris et ses maîtresses, par cupidité, le livraient à l’empereur et lui suggéraient les résolutions les plus contraires à ses intérêts. Villars se résigna à seconder l'expédition de Tyrol, en gardant ie Danube contre le prince de Bade, qui avait rejoint Styrum, le général des Cercles, dans le centre de la Souabe. Il pressa le roi de faire marcher l’armée du Rhin sur Freybourg et les Montagnes Noires et de faire avancer Vendôme sur Trente, avec la moitié de l’armée d'Italie, le reste suffisant bien pour contenir les Impériaux à l’est du Mincio et de la Secchia. On pourrait peut-être encore reprendre à temps la marche sur Vienne.
L'expédition de Tyrol commença sous d’heureux auspices (juin). L’électeur s’empara, presque sans coup férir, de Kuffstein, d’Inspruck, de toute la haute vallée de l’Inn. Si Vendôme eût opéré en même temps son mouvement sur le haut Adige, on se füt donné la main par-dessus le mont Brenner; l’armée impériale d'Italie eût été coupée d’avec l'Allemagne et la grande pensée de Villars eût pu se réaliser. Par malheur, Vendôme ne s’ébranla pas avant le 20 juillet; peut-être y eut-il de sa part un peu de négligence pour une opération qui dérangeait ses combinaisons particulières. C'était au moins quinze jours de retard. Ce délai avait été fatal aux Bavarois; le Tyrol, qui n’avait pas vu la guerre depuis Charles-Quint, avait été d’abord étourdi par l'invasion; mais cette énergique population de chasseurs montagnards revint promptement à elle et s’insurgea dans toutes ses âpres vallées. L’électeur, harcelé de toutes parts et craignant d'être coupé, rétrograda du pied du Brenner jusqu'au delà d'Inspruck. Vendôme, cependant, avançait enfin et bombhardait
1. Il avait d'énormes dettes de jeu envers son général et ses ministres, et ceux-ci ’avaient poussé à attaquer l’empereur, dans l’espoir de se faire payer sur les contributions de guerre. Villars, p. 114.
Trente; l'électeur fit quelques efforts pour se rapprocher de lui; mais, soit trahison, soit lâcheté, plusieurs officiers bavaroïs rendirent des postes imprenables aux paysans insurgés et à quelques soldats autrichiens; un corps d’Autrichiens et d’auxiliaires danois entamait, sur ces entrefaites, la Bavière, en franchissant le Bas- Inn; un autre corps attaquait le Haut-Palatinat et menaçait Ratisbonne. L’électeur évacua le Tyrol et rentra en Bavière; l'expédition était complétement avortée (août).
Durant la campagne de l’électeur en Tyrol, Villars, bien posté entre Dillingen et Lawingen sur le Danube, avait tenu en échec le prince de Bade, qui avait ramassé le gros des forces de l'empereur et de l’Empire. Bade persévéra dans son plan, qui était de prendre à revers la Bavière par la Souabe méridionale ; renforcé de nouveau, il laissa la moitié de son armée, avec Styrum, dans un camp retranché, devant le camp de Villars, et, avec le reste, il remonta le Danube jusqu’à Ehingen, franchit ce fleuve, puis tourna rapidement à l’est (fin août). Les Français et Les Bavarois furent ainsi menacés d’être cernés entre quatre corps d'armée. La situation avait ses périls, mais aussi ses avantages, si l’on occupait Augsbourg, le point capital de toute la région au sud du Danube, et si l’on se massait pour tomber sur des adversaires trop séparés. L’électeur ne voulut ni occuper Augsbeurg, qui lui avait donné des otages en garantie de neutralité, ni s'entendre avec Villars pour attaquer Bade au passage de l’Iller ou du Lech. Pendant ces discussions, Bade poussa à marches forcées jusqu’à Augsbourg et s'en saisit par la connivence des habitants. Villars proposa un parti héroïque : c'était d'abandonner la Souabe, sauf Ulm, de défendre le Lech avec un corps d'armée et de se jeter sur l’Autriche avec un autre. L’électeur dit oui, puis non, et refusa toute proposition raisonnable. Il était prêt à céder à son entourage, qui le pressait de traiter avec l’empereur. Villars fut pris d'un amer découragement : il se voyait paralysé par la folie du prince à qui on l'avait associé et ne recevait pas du roi les secours sur lesquels il avait compté. Il n’y avait plus rien à espérer du côté de l'Italie. Quant à l’armée française du Rhin, depuis sa séparation d’avec Villars, elle n’avait pas fait d’autre exploit que de raser les lignes de la Lauter abandonnées par l’ennemi. Les ressources lui avaient