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DÉFECTION DE SAVOIE

Le principal théâtre de la guerre d’Italie fut ainsi reporté du Bas- Pô jusqu’au pied des Alpes, et la France se trouva brusquement éparée du Milanais par un massif de montagnes et de places fortes, hier amies, aujourd’hui ennemies.

La guerre maritime n’avait point offert de grand choc cette année ; la flotte française n’avait pas tenu la mer; mais la guerre le course avait recommencé avec éclat sous les Duguai-Trouin, les Saint- Pol , les Coëtlogon, qui vengèrent en partie le désastre de Vigo. Les flottes ennemies n’avaient rien entrepris de notable ; elles se préparaient à porter les grands coups du côté de l’Espagne dans la campagne prochaine,

Pour résumer en peu de mots la campagne de 1703, l'électorat de Cologne était perdu, avec tout ce que l'Espagne avait possédé outre-Meuse ; l'Alsace était délivrée et l'offensive reprise dans le Palatinat ; l'offensive était maintenue au cœur de l'Allemagne, dans la Souabe et la Franconie, et l’Autriche était serrée entre les Bavarois et les Hongrois. La situation, restée très-bonne en Allemagne malgré les fautes d’un imprudent allié, était compromise en Italie par la défection d’un autre allié.

La plaie des Cévennes, si elle ne s'était point élargie autant qu’on eût pu le craindre, ne se cicatrisait pas. En septembre 1703, le maréchal de Montrevel, l’intendant Basville, les évêques, les officiers-généraux, les gouverneurs des villes, avaient conféré à Alais sur les moyens d’en finir avec la rébellion. Basville s’opposa à l'extermination des populations montagnardes, proposée par la plupart des assistants, mais consentit à la destruction des villages et des habitations isolées, qu’il avait jusqu'alors empêchée ; les habitants seraient sommés de se retirer avec leurs meubles dans les villes et les principales bourgades, afin que tout ravitaillement fût impossible aux révoltés. Au moment où l’on décida cet expédient renouvelé de la guerre des Albigeoïs, le péril était plus sérieux qu’il n’avait encore été; un cadet de haute noblesse, l'abbé de La Bourlie, esprit violent, audacieux et intrigant, avait projeté de soulever le Rouergue, son pays natal, non plus au nom de la liberté religieuse, mais au nom de l'abolition des

1. Sur la campagne de 1703, voyez le général Pelet, t. IL; — Villars, p. 101-134;

— Saint-Hilaire, t. Il, p. 309-340, XIV, 27

impôts; il s'était mis en rapport avec le grand chef des Camisards, avec Roland, et prétendait unir dans une même prise d'armes catholiques et protestants : d’une autre part, les puissances protestantes avaient résolu de secourir les Camisards. Lorsque la dévastation des Cévennes commença, les Camisards firent tout à coup une diversion terrible dans la plaine de Nîmes. Sur ces entrefaites, l’escadre anglaise de l’amiral Showell parut en vue de Montpellier. Le concert, cependant, ne put s'établir. Les émissaires des Anglais ne parvinrent pas jusqu'aux Camisards, et Showell, voyant qu’on ne répondait point à ses signaux, regagna le large. Le mouvement préparé par La Bourlie éclata prématurément par l’impatience des protestants du Rouergue, et fut étouffé moitié par les armes, moitié par une amnistie; les catholiques n’y avaient pris aucune part, irrités qu’ils étaient des violences que les Camisards continuaient à commettre contre les églises, malgré les défenses de Roland. La dévastation des Cévennes, cernées, écrasées par un réseau de troupes et de milices catholiques, s’accomplit; plus de quatre cents villages, hameaux ou censes furent détruits; vingt lieues de pays furent complétement ravagées (décembre 1703). Les chefs camisards, Cavalier surtout, n’en continuèrent pas moins à voltiger de la plaine à la montagne, brisant tour à tour les mailles du réseau qui les entourait, rendant feu pour feu, ravage pour ravage, et arrachant aux ennemis la subsistance que les amis ne pouvaient plus leur fournir. Ils se soutinrent le reste de l'hiver : ils échouèrent dans une seconde tentative pour insurger le Vivarais; mais Cavalier obtint de nouveaux succès dans les vallées des deux Gardons. Partout les bandes rebelles reprenaient l'offensive avec une audace désespérée. Le roi, mécontent, expédia à Montrevel un ordre de rappel et résolut d'envoyer Villars, demeuré sans armée par suite de sa brouille avec l'électeur de Bavière. Triste emploi pour un homme dont l'absence allait se faire si cruelle. ment sentir sur le théâtre des grands chocs européens! Montrevel, humilié, se piqua d’honneur et tâcha de finir par un coup d'éclat. Il attira Cavalier dans la plaine de Nîmes, vers Langlade, et l'enveloppa (16 avril 1704) : Cavalier déploya nonseulement le courage d’un héroïque soldat, mais les talents d’un

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général; il se défendit toute une journée avec douze cents hommes conire six à huit mille, et finit par se faire passage en laissant cinq cents des siens sur la place; le même jour, un autre corps de quatre à cinq mille hommes assaillit, près d’Alais, Roland, qui n’en avait que six à sept cents; la petite troupe de Roland fut accablée, et Cavalier, dans sa retraite, vint tomber à son tour au milieu du corps qui avait combattu Roland. Une partie de ce qui restait à Cavalier périt dans cette seconde action. Une troisième bande de Camisards fut écrasée au Pont-de-Montvers, sur le Tarn, qui avait été le point de départ de l'insurrection. Les principaux magasins des insurgés dans les grottes de la montagne furent découverts et enlevés.

Pour la première fois, le découragement pénétra parmi ces hommes indomptables. Villars en profita : il arrivait avec l’autorisation d’essayer encore une fois de la clémence; le roi sentait qu’il fallait à tout prix guérir cette blessure. Le grand chef Roland, âme de fer, immuable, inaccessible au doute, ne songeait qu’à relever la guerre : Cavalier, guerrier plus brillant, mais caractère moins inflexible, fut plus abordable; il négocia; après avoir adressé à Villars une lettre de soumission pour le roi, il vint trouver Villars à Nimes, moyennant sauf-conduit et otages, puis s'établit à Calvisson, à deux lieues de Nîmes, pendant la durée des pourparlers. Des milliers de protestants accoururent de tout le pays pour prier et psalmodier avec Cavalier et sa troupe. Au grand scandale du clergé et de tout le parti persécuteur, Villars n’y mit aucun obstacle. Un traité fut conclu le 17 mai : Villars, au nom du roi, accorda aux protestants la permission de s’expatrier en vendant leurs biens; ceux qui voudraient rester le pourraient en se faisant cautionner par des personnes connues; les captifs détenus dans les prisons ou sur les galères seraient mis en liberté pour s’en aller ou rester en France aux conditions ci-dessus ; Cavalier aurait le titre de colonel, avec autorisation de lever parmi ses compagnons un régiment qui aurait le libre exercice du culte, comme les.régiments étrangers à la solde de France ".

1. Mém. de Villars, p. 139. — Hist. des Pasteurs du désert, t. IT, ch. 1v.

Ainsi, l'insurrection sanglante, vengeresse, avait extorqué, même vaincue, ce qui avait été refusé à la justice et à l'humanité suppliantes. Éclatante leçon, sinon fructueuse, pour les dominateurs du monde !

Le but ne fut pas atteint : Roland refusa de ratifier le traité de Cavalier, à moins que le libre exercice de la religion ne fût généralement rétabli. Sur le bruit d’un secours préparé par les Anglais et par le duc de Savoie, les chefs subalternes se déclarèrent pour Roland et retournèrent dans la montagne avec la plupart de leurs camarades. Cavalier fut abandonné à Calvisson avec cent vingt hommes. Villars expédia cette petite troupe en Bourgogne, d’où Cavalier, sur sa demande, fut appelé à Versailles. IL eut, à ce qu'il raconte dans ses Mémoires, une entrevue avec Louis XIV, et le Grand Roi laissa percer quelque dépit à l’aspect chétif de ce petit paysan, qui avait osé, pendant deux ans, soutenir la guerre contre son maître. Cavalier fut renvoyé en Bourgogne, puis conduit en Alsace; mais, là, croyant sa liberté menacée et n'ayant plus d’espoir de voir réaliser un pacte rejeté par la masse des Camisards, ilse jeta en Suisse avec les amis demeurés fidèles à sa fortune et alla rejoindre en Piémont les réfugiés français et les Vaudois qui combattaient pour le duc de Savoie contre la France. Comme les Schomberg , comme les Ruvigni, comme tant d’autres, il porta aux ennemis de sa patrie une épée qui eût pu la défendre avec gloire!

Tandis que Cavalier partait pour l'exil, La Bourlie, qui était passé à l'étranger après l’avortement de la révolte rouergane, amenait de Nice, sur la côte du Languedoc, une petite flottille portant quelques centaines de réfugiés, des armes et des munitions. Les Camisards, prévenus, descendirent des Cévennes en foule, déguisés en moissonneurs; mais l'affaire fut éventée; la plupart des faux moissonneurs furent pris, et une tempête dispersa ou jeta à la côte les bâtiments de La Bourlie (juin-juillet). Roland resta inébranlable, malgré les sombres pressentiments qui l’assiégeaient. Villars recommença, quoique à regret, à brûler les villages et à sévir contre les partisans des rebelles'. La révolte,

1. « Les signes de soumission étaient rares et très-équivoques. Jusque dans les prisons, lorsqu'ils croyaient n'être pas vus, ils se livraient à leur fanatisme... J'ai

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