GUERRE D'ALLEMAGNE
quatre lieues d’'Ulm. Ces deux généraux prirent aussitôt l’offensive avec soixante mille hommes contre l'électeur de Bavière et Marsin, qui, le 26 juin, en avaient réuni trente - cinq mille entre Dillingen et Lawingen et détaché dix mille sur la hauteur de Schellenberg près Donawerth; l'électeur faisait retrancher le Schellenberg afin de couvrir Donawerth, point capital pour la défense de la Bavière. Il eût fallu se mettre en mesure de soutenir ce poste : l'électeur et Marsin se laissèrent amuser par les ennemis; ceux-ci, après avoir menacé pendant quatre jours de les attaquer à Dillingen (27 juin-1® juillet), filèrent le 2 juillet, au point du jour, sur Donawerth , avec une telle rapidité, que Marlborough arriva dès cinq heures du soir au pied du Schellenberg et ouvrit l'attaque avec une avant-garde de douze mille hommes. Le général bavarois d’Arco le repoussa par trois fois avec un grand carnage; mais, lorsque la masse entière de l’armée ennemie, conduite par le prince de Bade, fut entrée en action sur les huit heures, une plus longue résistance devint bientôt impossible : il ne resta aux Franco-Bavarois qu’à se retirer à la faveur de la nuit. Les vainqueurs avaient perdu beaucoup plus de monde que les vaincus; mais le résultat fut considérable. L’électeur de Bavière évacua Donawerth, Neubourg, Ratishbonne, c’est-à-dire toute la ligne du Danube, sauf Ulm et Ingolstadt, et se retira sous Augsbourg. Les généraux ennemis jetèrent des ponts sur le Danube et sur le Lech, emportèrent Rain, qui leur ouvrit la Bavière, et offrirent à l’électeur des conditions de paix avantageuses. On lui eût fait des concessions de territoire et l’on eût rétabli son frère dans l'électorat de Cologne. Sur la nouvelle que Tallard passait enfin les Montagnes Noires, l'électeur refusa, et les alliés se vengèrent en lançant dans toute la Bavière des partis dont Les cruautés rappelèrent la dévastation du Palatinat.
Tallard, comme il avait fait en mai, descendit de la vallée du Rhin dans la vallée du Danube par Villingen, du 12 au 15 juillet : le 21, informé qu'Eugène avait quitté les lignes de Bühl et marchait sur son flanc, il prit la rive droite du Danube et poussa sans obstacle jusqu'à Augsbourg, où il joignit l'électeur et Marsin, du 3 au 4 août. Eugène s’était avancé entre le Haut-Necker et le Haut- Danube avec la moitié de son corps d'armée (quinze mille hommes).
Villeroi eût dû suivre le mouvement d’Eugène; mais il se laissa quelques jours abuser par les marches et contre-marches de ce grand stratégiste; puis, au moment où il soupçonnait son vrai dessein, il reçut du roi l’ordre exprès de ne s’engager en aucun Cas dans les montagnes, de peur de découvrir l’Alsace, comme si les quinze mille hommes laissés par Eugène aux lignes de Bühl eussent pu être à craindre pour Landau et Strasbourg! Cet ordre déplcrable assurait la supériorité à l'ennemi sur les lieux où allait se décider le sort de l'Allemagne. Tandis que Villeroi restait immobile sur la Kintzig, Eugène volait à tire-d’aile vers le Danube et l’atteignait, le 8 août, à Hôchstedt, sur le champ de bataille naguère illustré par Villars. Marlborough revint, de l’entrée de la Bavière, au-devant d'Eugène, pendant que Bade marchait contre Ingolstadt avec de l'infanterie. Tallard et Marsin, ne pouvant empêcher la jonction des chefs ennemis, projetèrent de leur couper les communications avec Nordlingen et la Franconie, d’où ils tiraient leurs approvisionnements. Le 9 août, l’électeur et les deux maréchaux se portèrent d’Augsbourg à Lawingen, où ils passèrent le Danube, le 10; mais, une fois là, l'électeur ne voulut plus songer à autre chose qu’à courir à l'ennemi. Les plus graves raisons prescrivaient de gagner du temps, comme le demandait Tallard. L’électeur, malgré les représentations de Marsin, avait dispersé la plupart de ses troupes en Bavière pour repousser les partis ennemis ‘; il fallait attendre le retour de ces corps bavaroïis. La cavalerie française était en très-mauvais état et avait besoin de se refaire. Les ennemis, si on les eût tenus quelque peu en échec, eussent été obligés de se retirer en Franconie pour subsister, ce qui dégageait la Bavière sans coup férir. D’un autre côté, les affaires de Pologne et de Hongrie prenaient un aspect de plus en plus menaçant pour l'empereur et pour ses alliés. Rakoczi insultait encore une fois Vienne avec la levée en masse hongroise et allait être proclamé prince de Transylvanie par ce pays affranchi des Autrichiens. Le roi électeur Auguste de Saxe, membre de la Grande Alliance, venait d'être déclaré déchu du trône de Pologne par les confédérés polonais, unis aux Suédois contre les Saxons et contre les Russes,
Ë. Il v’avait au camp que cinq bataillons et vingt-trois escadrons bavarois,
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leurs auxiliaires; ces conjonctures, qui devenaient de plus en plus favorables, défendaient de rien risquer sans nécessité.
L’électeur n’écouta aucun raisonnement : il ne voulut pas même qu’on s’arrêtât à Hôchstedt, où l’espace entre le Danube et les hauteurs qui bornent sa vallée est assez étroit, marécageux et facile à défendre. Il entraîna l’armée, le 12, entre Blindheim (ou Bleinheim) et Lutzingen, avec le projet de marcher de là sur Donawerth, où Marlborough et Eugène s’étaient réunis le 11. Les ennemis le prévinrent : le 13, à la pointe du jour, il s’en vinrent droit au camp franco-bavarois. L’armée de Tallard, appuyée au Danube et au village de Blindheim, formait la droite; l’armée combinée de l'électeur et de Marsin, appuyée à des hauteurs boisées et au village de Lutzingen, formait la gauche; Marlborough, avec les Anglo-Bataves et leurs auxiliaires soldés, fit face à Tallard ; Eugène, avec les Austro-Allemands, à l'électeur et à Marsin. L’ennemi comptait environ trente-trois mille fantassins et vingt-neuf mille chevaux; les Franco-Bavarois pouvaient avoir trente-cinq mille fantassins et dix-sept ou dix-huit mille cavaliers, dont un assez grand nombre étaient démontés par suite d’une épizootie qui désolait l’armée de Tallard. Ces forces se trouvaient distribuées d’une manière très-inégale, Marlborough ayant beaucoup plus d'infanterie et plus de deux fois autant de cavalerie que Tallard, tandis qu'Eugène était inférieur à l'électeur et à Marsin de plus de moitié en infanterie et leur était peu supérieur en cavalerie. Marlborough diminua un peu cette inégalité en renforçant Eugène de quelques bataillons. Le grand effort allait tomber sur Tallard. Ce maréchal ne fit rien de ce qu’il fallait pour atténuer le péril. Entraîné à combattre dans un poste qu’il désapprouvait, il se troubla et prit de mauvaises dispositions. Il ne se mit pas en mesure de disputer le passage d’un ruisseau qui couvrait son front: il entassa une masse d'infanterie dans Blindheim et n’en garda presque point pour soutenir sa cavalerie en plaine, il réduisit encore cette cavalerie, déjà si faible, en faisant mettre pied à terre à ses dragons pour les joindre à l'infanterie dans Blindheim. Presque tous les officiers-généraux étaient, comme lui, démoralisés d'avance.
Les premières heures de la journée furent cependant très-
meurtrières pour les Anglo-Bataves, qui restèrent longtemps exposés au feu de l'artillerie française (quatre-vingt-dix pièces de campagne), en attendant qu'Eugène, qui avait des ravins et des bois à tourner, fût arrivé en ligne. Les premières attaques contre Blindheim furent vigoureusement repoussées; mais, quand Mariborough, se contentant d'entretenir le feu contre Blindheïm pour amuser Tallard, eut lancé la masse de ses troupes au delà du ruisseau dans la plaine, la lutte devint évidemment inégale : les escadrons français n’avaient pu se former que sur deux rangs; les ennemis étaient sur trois; les escadrons ennemis, s'ils étaient ramenés dans une charge, se ralliaient sous la protection d’une puissante infanterie; les Français n’avaient pas cette ressource. Tallard envoya demander à l'électeur et à Marsin un secours indispensable; une partie de leur cavalerie s’était jointe à celle de Tallard; ils refusèrent de se dégarnir davantage. La cavalerie de Tallard, poussée par quatre lignes d’escadrons et prise en flanc par le feu des bataillons ennemis, se rompit et abandonna en plaine un petit corps d'infanterie, qui fut haché. Tallard voulut regagner Blindheim pour en tirer le gros de son infanterie et tenter la retraite; il fut enveloppé et pris avant d’y arriver. La plus grande partie des troupes de Marlborough se rabattirent sur Blindheïm. Le reste alla secourir Eugène, qui, attaquant avec des forces inférieures un ennemi bien posté, avait essuyé de grandes pertes et avait été fort heureux de n’avoir pas affaire à des généraux plus habiles. Quand l'électeur et Marsin virent de loin l’armée de Tallard en déroute et les colonnes de Marlborough tourner contre eux, ils se retirèrent en bon ordre par les hauteurs, sans faire la moindre tentative pour dégager l’infanterie de Tallard, ni pour rallier sa cavalerie. Le dernier effort de la bataille se concentra sur Blindheim. La plus grande confusion régnait dans ce village, si follement encombré de soldats. Le général qui y commandait, avait perdu la tête : il poussa son cheval dans le Danube et se noya. Son lieutenant ne sut pas le remplacer ni assurer la retraite quand elle était encore possible. Blindheim fut cerné et assailli par des masses. Une première brigade, enveloppée, se rendit; sur le soir, l'officier-général commandant capitula pour tout le reste; vingtsept bataillons de vieille infanterie et douze escadrons de dragons,
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ou du moins ce qui en restait, se rendirent prisonniers de guerre; le régiment de Navarre brüla ses drapeaux et brisa ses armes de rage! Dix à onze mille prisonniers étaient demeurés dans les mains Ge l'ennemi; douze à quatorze mille morts ou blessés jon: chaient le champ de bataille, ou se traînaient à la suite de l’électeur et de Marsin sur le chemin d’Ulm.
Les conséquences immédiates de la défaite furent pires que la défaite elle-même. L’électeur et Marsin eussent pu s'arrêter à Ulm, y appeler l’armée de Villeroi et les troupes restées en Bavière. On avait sauvé la meilleure partie de l'artillerie; la cavalerie de Tallard avait rejoint; l'ennemi ne laissait pas que d’être affaibli par douze ou treize mille hommes tués ou hors de combat, et la guerre défensive sur le Danube n’eût été nullement impossible; on prétend que l'électeur ouvrit cet avis; mais l'abattement était trop grand : le conseil de guerre vota pour qu’on évacuât Augsbourg et tous les postes occupés en Souabe, sauf Ulm; on laissa dans Ulm quatre mille soldats et Les blessés, et l’on n’appela Villeroi à Villingen que pour protéger la retraite des vaincus à travers les Montagnes Noires; l’armée fugitive ne s'arrêta que sur la rive gauche du Rhin. Elle abandonnait aux alliés l'Allemagne entière, pour prix d’une seule victoire ‘!
Le dommage matériel était immense ; le dommage moral plus grand encore ; la renommée de nos légions, si longtemps invincibles, était profondément ébranlée par cette capitulation inouïe de tout un corps d'armée sur le champ de bataille; le prestige de la France était dissipé ! Ce ne fut qu’un cri parmi les nations coalisées : « la voilà qui vient, cette ruine si longtemps attendue! Ce que la guerre de 1688 n’a pu faire, la guerre de la Succession l’accomplira! Après trois ans d’oscillations, la fortune se décide! Que Louis XIV reconnaisse enfin que personne, avant sa mort, ne doit être appelé Grand ni Heureux ?! »
1. Général Pelet, t. IV, p. 369-621. — Saint-Hilaire, t. II, p. 43. — Lamberti, $. IT, p. 84-105. — Quinci, t. IV, p. 258-290. — Dumont, Les Batailles et Victoires du prince Eugène. — La résolution du conseil de guerre fut conforme aux intentions du roi.
2. — AGNOSCAT TANDEM Lupovicus XIV NEMINEM DEBERE ANTË OBITUM AUT FELICEM AUT MAGNUM VOCARI! — Inscription proposée pour un monument en imémoire de la bataille de Hôchstedt,
L'électeur de Bavière regagna tristement son ancien gouvernement des Pays-Bas, qui allait être son seul asile. Villeroi prit le commandement sur le Rhin. Les ennemis arrivèrent sur ce fleuve presque aussitôt que lui. Eugène, Bade et Marlborough, laissant des troupes devant Ingolstadt et devant Ulm ‘, marchèrent droit à Philipshbourg et y franchirent le Rhin, du 5 au 7 septembre, sans que Villeroi essayât de leur disputer le passage. Il n’essaya pas davantage de soutenir Landau; il laissa une forte garnison dans cette place et se retira sur la Moder. Landau fut aussitôt investi (9 septembre). Eugène et Marlborough eussent volontiers passé outre et cherché sur-le-champ à pénétrer en France; mais le prince de Bade obtint qu’on débarrassât d’abord son pays et les cercles rhénans d’un voisinage redoutable. Au bout de quelques semaines, les généraux ennemis, voyant Landau très-éloigné de se rendre, transigèrent sur leurs vues respectives ; les Allemands restèrent devant Landau, où le roi des Romains vint les joindre; les Anglo-Bataves se dirigèrent sur la Moselle, occupèrent Trèves, qui ne fut pas défendu (30 octobre), investirent Trarbach et poussèrent leurs avant-postes sur la Sarre : Marlborough se mit ainsi en mesure d’attaquer la Lorraine au printemps. Pendant ce temps, un traité était signé au camp devant Landau, entre les commissaires du ro, des Romains et de l’électrice de Bavière fondée de pouvoir de son mari; toutes les places fortes de la Bavière devaient être remises à l’empereur; les troupes restées en Bavière devaient être licenciées avec serment de ne plus porter les armes contre l’empereur et l’Empire; les seules conditions étaient le maintien des priviléges et coutumes du pays et la résidence de l'électrice à Munich, démantelé, avec le domaine utile de la régence de Munich (9 septembre).
Landau, après une très-belle défense, qui avait réduit la garnison de cinq mille hommes à deux mille et coûté plus de neuf mille hommes à l’ennemi, fut enfin rendu le 24 novembre par son gouverneur Laubanie, qu’avaient aveuglé des éclats de bombe. Trarbach se défendit avec le même héroïsme ; il en coûta aux Anglo-Bataves quinze cents soldats et six semaines, pour forcer cinq
1. Ulm se rendit dès le 10 septembre, moyennant la libre retraite de la garnison et des blessés,