‹ Histoire De France Volume 14Chapitre 243 sur 341 · GIBRALTAR AUX ANGLAIS · texte numérisé non relu

GIBRALTAR AUX ANGLAIS

second des fils du roi et de madame de Montespan, prince de vingtsix ans, de vaillant cœur et de bon esprit; il avait un second trèscapable de guider son inexpérience maritime, Victor-Marie d’Estrées, qu’on appelait maintenant le maréchal de Cœuvres. L’escadre de Brest, sur l’ordre très-hasardeux du roi, avait passé le détroit de Gibraltar à la fin de mai, évité heureusement le choc de la flotte anglo-batave, trop supérieure en nombre, et gagné la côte de Provence pour rallier l’escadre de Toulon. Arrivés là, Toulouse et Cœuvres n'avaient rien trouvé de prêt, par la criminelle négligence du secrétaire d’état de la marine, Jérôme de Pontchartrain, fils du chancelier. Ce ministre, le plus funeste qu’ait enfanté absurde système de l’hérédité ministérielle, arrivait, par la perversité de son égoïsme, à des résultats pires encore que ne faisait Chamillart par incapacité. Jaloux jusqu’à la fureur de l’autorité du grand-amiral, qui n’entendait pas s'endormir dans une somptueuse sinécure , il ne songeait qu’à le dégoüûter de la mer, et son mauvais vouloir grandissait jusqu’à la trahison. A force d'activité, Toulouse et Cœuvres parvinrent à faire ce que n’avait pas fait le ministre et à mettre l’escadre de Toulon en état de prendre la mer; mais les escadres françaises réunies ne purent arriver à Barcelone que le 1% août, et Gibraltar était perdu avant qu’elles sussent où chercher l'ennemi‘.

Les deux flottes furent en présence le 22 août, à la hauteur de Velez-Malaga. Le 24 août, l’ennemi, ayant Le dessus du vent, prit l'offensive. Les Français comptaient quarante-neuf vaisseaux, dont un seul au-dessous de cinquante canons; l’état de la flotte ennemie mentionne quarante-trois vaisseaux au-dessus de cinquante canons et neuf de trente à cinquante; mais cet état paraît incomplet, d’après le témoignage de deux des principaux acteurs , Villette et Sourdeval, qui donnent à l’ennemi, l’un, soixante-deux, l’autre, soixante-cinq voiles, sans les bâtiments légers. Les Fran-

1. V. le Mém. sur la Marine de France, par Valincourt, secrétaire général de la marine, et le Mém. au roi, par le comte de Toulouse, en tête des Mém. de Villette, p. L-Lxvru. — Saint-Simon, qui ne mérite guère de confiance dans ses ,envieuses déclamations contre Luxembourg, contre Villars, contre Vendôme, contre presque tous nos généraux éminents, est ici beaucoup plus croyable. Avec sa haine maniaque contre les bâtards des rois, il faut que le comte de Toulouse ait eu cent fois raison pour qu’il prenne son parti, comme il le fait, contre le ministre. — V. Saint-Simon,

t. IV, p. 225; t, XIII, p. 304.

çais avaient en outre vingt-trois galères, dont quatre espagnoles, et les ennemis sept galiotes à bombes. Ce fut une terrible journée; on y montra des deux parts une égale opiniâtreté, avec cette différence, toutefois, que les Français cherchaient l’abordage et que ses ennemis le refusaient, préférant un combat d'artillerie où leurs galiotes à bombes leur promettaient un avantage que ne compensaient pas nos galères, qui ne purent rendre presque aucun service à cause de la grosse mer. Le feu de nos artilleurs - fut toutefois si bien dirigé, que le vaisseau amiral français fit plier le vaisseau amiral anglais et deux autres bâtiments après lui; le vaisseau du lieutenant-général Villette, commandant l’avantgarde, en avait fait plier quatre, et son matelot, le fameux corsaire Ducasse, ancien gouverneur de Saint-Domingue, avait fait reculer le vice-amiral anglais Showell, quand une bombe, lancée par une galiote, embrasa l'arrière du vaisseau de Villette et l’obligea de quitter le combat, mouvement qui fut imité par le reste de l'avant-garde. Showell et l’avant-garde anglaise, horriblement maliraités, se retirèrent de leur côté. Il était cinq heures; le combat, au centre et à l’arrière-garde, se prolongea jusqu’à la nuit. À l’arrière-garde, le vaisseau de l’amiral hollandais Calembourg avait coulé avec tout son équipage; un autre vaisseau hollandais et un anglais avaient encore péri. Beaucoup de navires des deux côtés, étaient avariés, dégréés, démâtés, mais les Français n’avaient perdu aucun vaisseau.

Le lendemain matin, le vent tourna en faveur des Français. Le comte de Toulouse assembla le conseil de guerre. Le brave lieutenant-général de Relingue, du lit de mort où il gisait , la cuisse emportée, fit prier, conjurer l’amiral de recommencer la bataille. Toulouse y était tout disposé, mais une espèce de Mentor que lui avait donné le roi, un certain marquis d’O, chef d’escadre parfaitement ignoré, sorti de l’antichambre de madame de Maintenon, s’y opposa si péremptoirement, que Toulouse et Cœuvres n’osèrent passer outre. On permit à l'ennemi de s'éloigner tranquillement. Peu de temps après, on sut que la plupart des vaisseaux anglo-bataves s'étaient trouvés presque sans munitions et que l'amiral Rooke était résigné, en cas d'attaque, à brûler ving-cinq de ses bâtiments, pour les empêcher de tomber entre les mains

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