PERTE DE LA CATALOGNE
siége de Barcelone par terre et par mer. Si Chamillart eût déféré aux avis envoyés par Berwick du fond du Languedoc et eût expédié Berwick dans la Catalogne avec les troupes qu’on tenait en réserve sur nos côtes languedociennes et provençales, les alliés eussent échoué, selon toute apparence; mais l’inepte ministre répondit que le roi ne pouvait fournir une armée pour la défense de chaque province espagnole, comme si la Catalogne eût été la première province venue ! Les alliés opérèrent donc sans obstacle de la part de la France. La flotte française ne parut pas plus que les troupes de terre. Le comte de Toulouse ne quitta point les ports de Provence : il n’était pas en état de se mesurer avec la puissante flotte anglo-batave. Le 14 septembre, les alliés emportèrent les retranchements qui protégeaient le pied du Mont-Juich ; le 17, la citadelle qui couronnait cette hauteur se rendit, par suite de l'explosion d’un magasin à poudre. Maîtres du Mont-Juich, les alliés ouvrirent la tranchée devant Barcelone et firent avancer leurs galiotes pour bombarder la ville. Leurs forces eussent été tout à fait insuffisantes pour une telle entreprise, si le pays environnant n’eût été pour eux et si la ville eût voulu se défendre; mais lesprit de la population était tel que le vice-roi Velasco jugea impossible d'attendre l'assaut. Il capitula dès qu’il vit la brèche ouverte (4-9 octobre). Une grande partie de la garnison passa au service de Charles IIT. À cette nouvelle, toute la province, en quelques jours, reconnut Charles IT. Les faibles garnisons espagnoles ne tentèrent presque aucune résistance. Roses fut seule conservée à Philippe V par un détachement français accouru du Roussillon.
Le mouvement, de la Catalogne, gagna le royaume de Valence ; la défection n’y fut pas aussi générale qu’en Catalogne; la noblesse et le clergé restèrent en majorité à Philippe V; néanmoins la capitale et la plus grande partie du pays se déclarèrent pour Charles IT; l’Aragon fut aussi entamé; une poignée de miquelets catalans insurgèrent plusieurs villes aragonaises; ces places ouvertes furent reprises par les troupes de Philippe V, qui, pour arrêter les progrès de l’archiduc, ravagèrent et brülèrent, sur une étendue de vingt lieues, la frontière d'Aragon et de Valence. Malgré cet expédient barbare, il était à croire que Charles HT, si on
ne le prévenait, pénétrerait en Aragon dès qu’il aurait organisé son armée avec le concours des levées catalanes. Le gouvernement espagnol était dans un état déplorable : l'esprit de routine, la jalousie nationale et le mauvais vouloir des gens intéressés aux abus avaient paralysé les efforts des hommes de conseil et de main que Louis XIV avait envoyés de France; les agents français eux-mêmes avaient donné bien des sujets de plainte, soit par leur légèreté , soit par leurs cabales et leurs dissensions. Le résultat, c’est que les caisses publiques et les magasins étaient vides, que les soldats affamés se débandaient et qu’il eût été impossible de subvenir aux nécessités les plus immédiates, sans un prêt de 2 millions que fit Louis XIV à Philippe V. L'année 1706 allait s'ouvrir en Espagne sous de sinistres auspices pour la cause des Bourbons ‘.
Nos armées, rétablies de Hôchstedt ,sarrêtant la coalition, par leur fermeté, sur nos frontières du nord, de l’est et en Belgique; la France restant supérieure en Italie, mais n'ayant pu encore décider la question par la prise de Turin; les alliés maîtres de la Catalogne et près de prendre la Castille à revers; telle avait été la campagne de 1705.
Durant l'hiver de 1705 à 1706, on se prépara, de part et d'autre, avec énergie. Louis XIV s’apprêta aux plus vigoureux efforts pour sauver son petit-fils, pour reprendre l'offensive dans les Pays-Bas et pour accabler le duc de Savoie, qui n’avait voulu entendre à aucune proposition en dehors de ses alliés. Vingt-sept mille auxiliaires allèrent renforcer les armées d’Espagne et d'Italie ?, Les princes du sang et les plus riches des courtisans, se décidant enfin à aider la détresse de l’État d’une façon moins illusoire que par la capitation, offrirent au roi la levée et l’équipement de trente - cinq bataillons. Les ennemis, de leur côté, dépassèrent de quelques milliers d'hommes leurs contingents de l’année précédente, firent de nouvelles tentatives pour terminer diplomatiquement la guerre de Hongrie et se mirent en mesure de renforcer
1. Mém. de Noailles, p. 182-187. — Quinci, t. IV, p. 635-661.
2. Le tirage de la milice donnait lieu à des scènes bien douloureuses. Le désespoir des miliciens qu'on envoyait en Italie, d’où il n’en revenait jamais un seul, était si grand, que beaucoup se mutilaient pour s'exempter. V. Saint-Simon, t. IV, p. 432.