LES PAYSANS D’ARTOIS. L
Les événements d'Italie ne furent pas moins considérables ni moins funestes que ceux d'Espagne et de Flandre.
Les opérations avaient heureusement débuté en Lombardie, Au mois d'avril, l'ennemi n’ayant encore que onze mille hommes dans le Bressan, sur la Chiese, et six mille de l’autre côté du lac de Garda, sur l'Adige, Vendôme avait profité de sa grande supériorité numérique pour assaillir les quartiers impériaux établis le long de la Chiese. La cavalerie impériale fut débusquée de la hauteur de Calcinato à la baïonnette par l'infanterie française, qu’aida un corps de cavalerie qui monta à l’assaut à cheval par une pente abrupte. La moitié au moins du petit corps d'armée autrichien fut tuée ou prise (19 avril). Eugène arriva, le lendemain, de Vienne, où il était allé presser les renforts promis ; il ne put que rallier les débris de ses troupes et les ramener en toute hâte dans le Trentin. Vendôme fit rompre ou occuper les passages entre les lacs de Garda et d’Idro et établit un camp retranché à Garda, sur Pautre rive du lac, afin de barrer aux Impériaux la descente des montagnes depuis la Chiese jusqu’à l’Adige.
Ce premier avantage semblait promettre un bon succès au siége de Turin, si longtemps différé. Il y avait eu autour du roi une discussion de plusieurs mois sur le plan à suivre. Vauban soutenait qu’il fallait cinquante-cinq mille hommes effectifs et enlever d’abord les hauteurs à la droite du Pô, surtout la colline fortifiée des Capucins, puis attaquer la ville et enfin la citadelle. La Feuillade, appuyé par Vendôme, qui avait eu d’abord la même opinion que Vauban, prétendait attaquer directement et uniquement la citadelle par son front le plus saillant ; le roi lui donna raison et,
à un si grand aheurtement, ce n’est pas qu’ils refusent de payer la somme qu'on leur demande; mais c’est qu'ils ne la veulent pas payer aux ennemis. Ils ne se peuvent persuader que S. M. les oblige elle-même à payer contribution aux ennemis, vu qu’ils s'offrent à défendre leur pays et l'entrée de l’Artois. Ils disent en leur langage que tout ce qu’on leur signifie ne vient point delle bouque du roi et qu'ils n'auraient aucune difficulté à obéir s’ils l'avaient entendu eux-mêmes delle bouque du roi. On blâme et on plaint fort ici ces paysans, qui sont encore fiers de ce qu’ils n’ont jamais payé de contributions et ont toujours défendu eux-mêmes leur pays, qui est capable d'arrêter une armée, quoiqu’il n’y aït que quatre paroisses. — Lettre du jésuite artésien Brunet à son confrère Le Gobien, à Paris, du 18 janvier 1707 ; ap. Mss. de D. Grenier; 27e paquet, n° 1; cité par J. Janoski; Natimal du 19 décembre 1841.
le 13 mai, il parut enfin devant Turin. Quoique ses forces eussent été grossies par beaucoup de recrues, il n’avait peut-être pas, à quinze ou vingt mille hommes près, les cinquante-cinq mille hommes réclamés par Vauban. Il fit tracer des lignes entre le Pô et la Petite-Doire, au-dessous de la ville, puis assit son camp de l'autre côté de Turin, la droite au Pô, la gauche à la Doire, et acheva l'investissement sur la rive gauche du Pô. La tranchée fut ouverte le 2 juin. A la droite du PÔ, La Feuillade n’attaqua point les hauteurs voisines de la capitale piémontaise, mais il occupa des places qui commandaient plus ou moins les routes aboutissant à Turin, telles que Chieri, Moncaglieri et Mondovi (16 juin- 2 juillet). La population de Mondovi ne voulut pas se défendre; elle était favorable aux Français, sans doute par ressentiment des maux que son duc attirait sur elle. La Feuillade poussa Victor- Amédée de poste en poste. Le duc se retira vers Saluces, avec quelques mille hommes qui lui restaient, pour gagner les vallées vaudoises comme dernier refuge. Asti, pendant ce temps, fut repris par un détachement français. Tout cela n’avait pas de valeur sérieuse ; le siége de Turin était tout et le siége allait bien lentement!
Eugène, cependant, avait reçu des renforts considérables et se retrouvait à la tête, non plus de quelques débris, mais d’une véritable armée. Voyant la droite de l’Adige barrée par Vendôme, il descendit le long de la rive gauche jusque vers la Polésine, comme pour essayer de porter la guerre vers les bouches du Pô. Vendôme se croyait en mesure de l’empêcher de traverser l’Adige, quand il reçut l'ordre de quitter l'Italie pour la Flandre (mi-juin.) Pressentant qu’on allait tout perdre, il pria du moins le roi de lui donner Berwick pour successeur : il avait apprécié les talents de ce bâtard des Stuarts; mais Berwick était nécessaire en Espagne et ce fut Marsin qu’on expédia. Vendôme garda le commandement un mois encore, jusqu’à l’arrivée du duc d'Orléans et de Marsin ; il le garda trop pour sa gloire : du 5 au 6 juillet, Eugène parvint à faire traverser l’Adige à une partie de son armée, près d’Anguillara, ce qui lui ouvrit la Polésine. Vendôme se porta sur le canal Blanc. Le 12 juillet, un corps ennemi passa le canal Blanc près de son confluent avec l’Adige, vers Carpi, et coupa un corps fran-