L'ITALIE PERDUE
château de Bard, Ivrée, Crescentino, Verrue, se rendirent en quelques jours à d’autres corps ennemis. Eugène et Victor-Amédée entrèrent à Verceil le 18, à Novare le 20 ; la population leur livra cette dernière ville, après avoir désarmé la petite garnison. Le 22, les deux princes passèrent le Tésin ; le 24, ils entrèrent à Milan, dont les députés étaient allés au-devant d’eux pour reconnaître le roi Charles IIT. Un corps bloqua le château, occupé par une garnison franco-espagnole. Le 27, Eugène entra à Lodi, dont le chàteau se rendit le lendemain. Le ? octobre, le peuple de Pavie s’insurgea contre sa garnison et la contraignit de capituler devant un corps détaché,
Vaudemont et Médavi n'avaient d'espoir que dans un retour offensif du duc d'Orléans. C'était bien en effet l'intention du roi; mais le pouvoir ne répondit point au vouloir. Il eût fallu un Louvois pour recréer en temps utile les ressources nécessaires. L'armée, au contraire, avait continué à se fondre dans son inaction forcée. Vers le 20 octobre, époque à laquelle Louis XIV avait prescrit à Orléans de se reporter en avant, ce duc n’eut de disponibles qu’une vingtaine de mille hommes abattus et découragés. Le roi, éclairé à temps sur la situation réelle, envoya un contreordre, prescrivit au duc de mettre les troupes en quartiers d’hiver et avertit Vaudemont et Médavi de traiter comme ils pourraient, s'ils n'étaient pas en état de se soutenir jusqu’au printemps. C'était malheureusement le seul parti à prendre, car Eugène était déjà en mesure de rendre impossible la jonction du duc d'Orléans avec Médavi. Il était revenu de l’Adda vers le Tortonèse et l’Alexandrin, seule route qu'Orléans eût pu suivre. Il avait occupé la ville de Tortone dès le 10 octobre, chargé un détachement d’assiéger le château et attaqué Alexandrie le 16. L’évêque et les magistrats municipaux soulevèrent les habitants ; le commandant fut forcé de capituler le 21. Pendant ce temps, Pizzighitone se rendait au duc de Savoie et au prince de Hesse (29 octobre). Une foule d’autres places ouvrirent leurs portes. Le pays était partout pour les Impériaux. Pauvre peuple, qui croyait améliorer son sort en se retournant dans ses fers et en changeant de maîtres étrangers !
Avant la fin de l’année, on perdit encore le château de Tortone,
où s'était jeté le gouverneur de la ville, qui se fit emporter d'assaut et tuer sur la brèche avec le commandant du château (29 novembre), Le château de Casal ne fut pas défendu avec cet héroïsme ; la garnison se rendit prisonnière (6 décembre); la ville n’avait opposé aucune résistance. Modène avait été prise le 20 novembre.
Un premier essai de négociation, basé sur la neutralité de l'Italie, échoua en décembre : de nouvelles propositions furent adressées à Eugène par Vaudemont et Médavi au mois de février 1707 : on se réduisait à demander la neutralité pour Mantoue et la Mirandole , qu’avaient conservées les Français. Eugène refusa toute autre condition que l’évacuation pure et simple de la Lombardie et Le retour des troupes franco-espagnoles en France par Suse. Le traité fut signé le 13 mars 1707. Toute la Haute-ltalie fut abandonnée, sauf Suse et les hautes vallées de la Petite-Doire et du Cluson. Les Impériaux prirent possession du Milanais et du Mantouan, et la maison d'Autriche, conformément à ses engagements, céda au duc de Savoie l’Alexandrin et la Lomelline. Si. Louis XIV et Philippe V se fussent résignés à temps à ce sacrifice nécessaire, Victor-Amédée n’eût pas fait défection et l'Italie n’eût pas été perdue.
La convention du 13 mars 1707 scella en quelque sorte les désastres de l’année 1706, la plus funeste qu’eût encore vue ce règne, qui si longtemps n'avait compté les années que par des victoires! Ramillies et Turin marquaient deux nouveaux degrés sur la pente de cette décadence commencée à Hôchstedt.
Les premières consolations vinrent à Louis XIV de cette Espagne qui était la cause de tous nos maux ?.
Les forces-officielles de l'Espagne étaient dissoutes : le gouvernement s'était abîmé dans son impuissance; mais, le gouvernement écroulé, il restait un peuple en Castille, une race forte, opiniâtre, fanatique de sa nationalité comme de sa religion, et qui, tout appauvrie, toute réduite en nombre qu’elle fût par un siècle et demi de détestable administration , avait conservé toutes ses qua-
1. Général Pelet, t. VI, p. 137-384; — et pièces. — Saint-Hilaire, III, 273-358.
2. Voltaire assure qu’à la nouvelle de la perte de Madrid, Vauban avait proposé à Louis XIV d'envoyer Philippe V régner au Nouveau-Monde en abandonnant l'Espagne, et qu’on délibéra sur ce projet à Versailles. Siècle de Louis XIV, ch. xxL.