BATAILLE D'ALMANZA
Ce fut en Espagne que furent portés les premiers coups dans la campagne de 1707.
La flotte anglaise, qui avait été écartée des côtes de Guienne par le vent, ayant enfin fait voile pour l'Espagne et débarqué à Alicante les troupes dont elle était chargée, l’ennemi s’était remis en mouvement dès le mois de février. Après quelques semaines de manœuvres sur les confins du royaume de Valence et de la Nouvelle-Castille, le 25 avril, Gallway et Las Minas, voulant prévenir l’arrivée d’un renfort attendu de France, vinrent attaquer Berwick à Almanza. Chose singulière, les Anglais étaient commandés par un réfugié français (Ruvigni, comte de Gallway), et les Français par un bâtard royal d'Angleterre. Les ennemis comptaient, dit-on, vingt-six mille fantassins et sept mille cavaliers ; les Franco-Castillans étaient un peu inférieurs en infanterie, un peu supérieurs en cavalerie et en artillerie. Les ennemis avaient entremêlé infanterie et cavalerie, de manière que ces deux armes se soutinssent mutuellement ; les Franco-Castillans avaient, suivant l’ordre habituel, les bataillons au centre, les escadrons sur les ailes. Lord Gallway engagea l’action en fondant sur l’artillerie de la droite franco-castillane à la tête des dragons anglais. La cavalerie espagnole le repoussa, mais fut repoussée à son tour par le feu des bataillons mêlés aux escadrons ennemis : cinq bataillons anglais essayèrent de tourner notre droite; Berwick lança sur eux une brigade française, qui essuya leur feu à trente pas sans ÿ répondre et qui les enfonça à la baïonnette. La cavalerie espagnole acheva de défaire ces bataillons et chassa devant elle les dragons anglais. Au centre, les ennemis eurent d’abord quelque avantage : les Hollandais enfoncèrent l'infanterie espagnole, et deux de leurs bataillons percèrent nos deux lignes d’infanterie ; ils n’eurent pas le temps d'agrandir la trouée; deux escadrons espagnols se précipitèrent sur ces Hollandais et les rompirent; notre infanterie se rallia. La ga=he française, cependant, poussait l'ennemi sans succès décisif, lorsque la cavalerie de la droite, accourue à son aide, décida l'affaire. Toute la cavalerie ennemie s’en alla en pleine déroute. L’infanterie anglaise, hollandaise, portugaise, fut hachée : les fantassins portugais montrèrent un courage moins heureux, inais non moins intré-
47h LOUIS XIV. [1707]
pide, que les cavaliers espagnols. Un autre corps s'était battu avec bien plus de fureur encore : c’étaient les réfugiés français, que commandait Jean Cavalier, le fameux chef des Camisards. Ils en étaient venus aux mains avec un régiment français et les deux corps s'étaient presque entre-détruits. Six bataillons cernés furent pris en masse. Treize autres bataillons, cinq anglais, cinq hollanlandais, trois portugais, s'étaient retirés , le soir, sur une colline boisée : se voyant coupés des montagnes valenciennes, ils se rendirent prisonniers le lendemain matin. C’était une revanche complète de Hôchstedt. Cinq mille morts, près de dix mille prisonniers, vingt-quatre canons, cent vingt drapeaux ou étendards, ne furent achetés de la part des vainqueurs que par la perte d’environ deux mille hommes. Beaucoup de Français, pris à Hôchstedt ou à Ramillies et enrôlés par force dans les rangs ennemis, furent délivrés par la victoire. «
Le duc d'Orléans arriva le lendemain à l’armée. Ce prince, victime à Turin des fautes d’autrui, avait demandé au roi l'occasion d'effacer ses revers d'Italie et obtenu d’être associé à Berwick. S'il n'avait point participé à la victoire, il contribua par son activité et son intelligence à en assurer les résultats. Il marcha avec Berwick sur Valence, qui se rendit sans coup férir le 8 mai. Les généraux ennemis, blessés tous deux‘, se retirèrent avec les débris de leur armée vers les bouches de l’Ébre. Tout le royaume de Valence se soumit, à l'exception de trois ou quatre places. Berwick suivit l'ennemi vers l'embouchure de l'Ébre, tandis qu'Orléans retournait au-devant d’un corps français qui arrivait par la Navarre , et entrait avec ce corps en Aragon. Presque tout l’Aragon céda sans résistance ?. Berwick rejoignit Orléans en remontant l'Ébre; ils se portèrent ensemble sur la Sègre et commencèrent le blocus de Lérida , le boulevard de la Catalogne. Le
1, Le vieux Las Minas Avnit eu sa maîtresse tuée à ses côtés en amazone.
2. Berwick raconte à ce sujet une étrange anecdote. Quand les Français paruren tout à coup devant Saragosse, les habitants s’imaginèrent que le camp qu’ils voyaient n'était qu'un fantôme formé par art magique : le clergé alla sur les remparts exorciser les prétendus spectres. Le peuple ne fut détrompé que quand il eut vu des hussards hongrois au service de France poursuivre des cavaliers jusqu'aux portes
de la ville et couper les têtes des vaincus, à la mode turque. — Berwick, t. Ier, p. 398,