SIÉGE DE TOULON LEVÉ
retranché, il eût fallu être entièrement maître du val profond qui tourne derrière le massif des montagnes toulonnaises et qui vient déboucher, avec le torrent du Las, dans la petite rade. Les ennemis, en effet, prirent position dans ce val, maïs non pas en force suffisante, et, le 10 août, Tessé, qui avait rassemblé de nouvelles troupes à Aubagne, déboucha par la rive gauche du Las et fit évacuer aux assiégeants toute la partie inférieure des gorges. L’investissement fut dès lors impossible : le corps amené par Tessé donna la maïn au camp et à la ville; le 15 août, un ressaisit l'offensive sur les montagnes; on reprit le Faron et Sainte-Catherine ; on détruisit les batteries hautes et l’on rasa la partie de la ligne des ennemis entre les montagnes et le torrent de l’Eigoutier. Les ennemis essayèrent de se venger en bombardant la ville et les darses du haut de La Malgue ; ils brülèrent des maisons , mais ne firent pas grand dommage au port, d’où les deux vaisseaux-batteries leur répondaient par un feu terrible. Us tentèrent inutilement de pénétrer dans la petite rade et de descendre au cap Cepet. Les nouvelles de l’intérieur étaient menaçantes pour eux. Un détachement, expédié par Tessé entre les rivières de Verdon et d’Argens, inquiétait leurs communications avec Nice et rendait leurs subsistances très-difficiles. Les milices des villes grossissaient les troupes régulières ; les paysans, d’abord abattus et inertes, prenaient les armes en foule pour punir les ravages des étrangers et montraient une ardeur qui démentait heureusement les prévisions de Tessé. Des corps détachés des diverses armées filaient sur Toulon. Le duc de Bourgogne et le maréchal de Berwick étaient attendus en Provence.
Les généraux ennemis durent se résigner à une retraite devenue tout à fait urgente. Le 22 août, après avoir rembarqué leur grosse artillerie, ils levèrent leur camp et reprirent la route de Nice. Suivis de près par l’armée française, harcelés sur leur flanc par six mille paysans armés, ils ne durent leur salut qu’à la rapidité de leur marche. Dès le 25, ils regagnèrent Fréjus; le 27, ils repassèrent, non sans peine, le défilé de l’Esterelle; les 30 et 31, ils traversèrent le Var. Ils évacuèrent ensuite le comté de Nice, sauf les postes du val de Bolta.
Ainsi avortèrent les espérances fondées sur l'expédition de Pro-
vence. Les alliés avaient compté non-seulement détruire la marine française de la Méditerranée en prenant Toulon, mais encore pénétrer jusqu’en Languedoc et y réveiller sur une plus grande échelle l'insurrection cévenole. Cavalier était revenu d’Espagne joindre le duc de Savoie, et la flotte portait vingt mille fusils destinés aux mécontents du Languedoc et du Dauphiné. Ces vastes plans n’avaient abouti qu’à des dépenses énormes et à la perte d’au moins dix mille hommes. Le mauvais succès des alliés semblait attester une fois de plus que la France est inattaquable par le sud-est ?.
Le duc de Savoie et le prince Eugène cherchèrent ailleurs quelque dédommagement. Ils entreprirent d'enlever à la France les derniers postes qu’elle avait gardés au delà des Alpes et attaquèrent Suse. Tessé ne put secourir Suse à temps : cette importante position n’était pas défendue par des forces suffisantes; les retranchements et la ville furent évacués ; la redoute de Catinat fut prise le 28 septembre et la citadelle fut contrainte de capituler dès le 3 octobre. La mauvaise saison et la concentration des troupes françaises obligèrent l'ennemi de se contenter de cet avantage ?.
La campagne de 1707 avait bien changé l'aspect général de la guerre, et la France avait offert une nouvelle preuve du prodigieux ressort que la Providence lui a donné. Quelle puissance nationale ne fallait-il pas avoir pour passer par cette double alternative de 1704 à 1705, de 1706 à 1707, et pour se relever par deux fois de deux désastres plus grands le second que le premier!
Mais il en avait coûté cher! Si, du théâtre éclatant où luttaient les armées, on reportait les yeux sur le peuple et sur le gouvernement, on y rencontrait un douloureux spectacle. Qu'on se rappelle le tableau que nous avons tracé de la France, de 1697 à 1700, et qu'on juge de ce qu'y avaient ajouté sept ans d’une guerre
1. Il faut ajouter à cette perte celle de l'amiral Showell, qui périt dans un naufrage, à son retour, sur un écueil des Sorlingues.
2. Sur cinquante-trois vaisseaux de ligne, coulés dans les deux darses, deux de 50 canons seulement avaient été brûlés par les boulets rouges; tous les autres furent vidés et relevés sans accident après le départ de l’ennemi.
3. Général Pelet, t. VIT, p. 57-183. — Mém. de Tessé, t. II, p. 234-275. —- Relation du siége de Toulon, p. H. Ferrand, 2 consul de Toulon, ap. H. Vienne, Esquisses historiques, p. 128 ; 1841. — L, Guérin, Hist. Maritime de France, t. Il, p. 166.