DÉTRESSE FINANCIÈRE
gigantesque! C’est en suivant du regard le mouvement de l’administration financière qu’on voit de quel pas, toujours plus rapide, le gouvernement descendait vers l’abîime. Dès 1700, avant la guerre, le gouvernement ne marchait déjà qu’à force d'emprunts et d’affaires extraordinaires. La dépense fut, cette année-là, de 116 millions ; le revenu net de 69 seulement ! On peut se figurer si les traitauts exploitaient une pareille administration ! Leur faste extravagant faisait éclater à tous les yeux le scandale de leurs fortunes. Chamillart, en 1701, s’avisa de vouloir leur faire rendre gorge. Le conseil du roi taxa à 24 millions les financiers qui avaient traité des affaires extraordinaires depuis 1689; ils avaient, dit-on, gagné 107 millions sur des affaires qui en avaient rapporté au roi 329, c’est-à-dire qu’ils avaient prélevé près de 25 pour 100 de commission. Lorsque Colbert avait poursuivi les traitants, c'était en pleine paix et avec la ferme intention de se passer dorenavant d'emprunts. S’attaquer aux gens de finances. quand on allait se plonger jusqu’au cou dans les expédients qui rendent leur concours indispensable, était absurde. On n’y gagna que de payer leurs services beaucoup plus cher ; les 24 millions furent bientôt compensés avec usure.
Par édit du 12 mars 1701, la capitation fut rétablie dans une proportion un peu plus forte que la première fois. C'était une des moins mauvaises ressources auxquelles on pût recourir : ainsi en était-il de la caisse des emprunts, qu’en 1702, on renouvela de Colbert, avec un intérêt, il est vrai, bien autrement lourd que sous Colbert, à 8 pour 100! Mais un déluge d’édits bursaux commença en même temps à pleuvoir sur le pays : on créa une multitude de nouveaux offices ruineux pour le labourage, pour la circulation, pour la production des denrées‘ : cette grêle destruc-
1. On remarque, dans le nombre, des offices de receveurs des tailles dans des pays d’États qui n’en avaient jamais eus, en Languedoc, par exemple. — Des syndics perpétuels furent établis dans les paroisses où il n’y avait pas de maires. Les échevins, capitouls, jurats, derniers débris des institutions électives, devinrent héréditaires comme les maires : les maires devinrent alternatifs et triennaux; c’est-à-dire qu'il y eut deux et trois maires dans une même ville, exerçant à tour de rôle : on leur donna des lieutenants aussi alternatifs et triennaux. |Édits de mars-mai 1702; janvier 1704; décembre 1706.) Les maires héréditaires furent déclarés députés-nés aux assemblées d'États, ce qui achevait d'anéantir la représentation du Tiers aux Etats
tive ne s'arrêta pas de longtemps. L’encombrement des tribunaux inférieurs et de tous les corps devint quelque chose de stupéfiant: le nombre des officiers royaux, déjà si exorbitant, fut presque doublé. On atténua un peu, par un manque de foi envers les nouveaux officiers, le dommage direct qui en résultait pour l'État: une déclaration d’août 1705 révoqua une partie des priviléges qui leur avaient été vendus, sous prétexte que les gages et droits attachés à leurs offices suffisaient à les indemniser.
Cette espèce d'ordre matériel, de régularité mécanique, qui peut se conserver jusque dans l’extrême détresse et qui fait que du moins on sait comment on se ruine, n'existait même plus. Tout l’ordre des finances était renversé, toutes les parties mêlées. Chamillart s’y perdait entièrement et n’était même plus capable d'établir sa balance au bout de l’année. Roi, ministre, conseil des finances, allaient au hasard dans ces ténèbres où agiotaient et pillaient à leur aise receveurs et traitants.
Les émissions de rentes se succédaient à des conditions de plus en plus onéreuses : du denier 16 en 1702, on arriva au denier 14 en 1703 et le taux réel était encore bien au-dessous, car les acquéreurs, profitant dés bouleversements monétaires, payèrent le capital de cette émission en monnaie faible. La plupart des créations de charges se faisaient au denier 12; c’est-à-dire qu’on donnait 12,000 livres d’une charge rapportant 1,000 livres.
Le bail triennal des fermes générales, qui avait été souscrit, en 1700, sur le pied de 53 millions par an, fut adjugé, en 1703, audessous de 42, qui n’en valaient guère que 37 1/2 sur le pied de 1700, à cause de l’abaissement des monnaies : en 1706, on ne trouva personne qui voulût prendre les fermes pour trois ans ; il fallut les affermer année par année. La masse du numéraire diminuait incessamment, se cachait ou sortait du royaume, grâce à une série d'opérations extravagantes qui achevaient la ruine du commerce. En 1700, on avait réduit la valeur nominale des louis d'or à 12 livres 15 sous, celle des écus à 3 livres 7 sous. En septembre 1701, refonte générale des monnaies : Les louis sont relevés à 14 livres; les écus à 3 livres 16 sous : les louis du type anté-
Provinciaux. Paris et Lyon furent seuls exemptés d’avoir dés échevins héréditaires (avril 1704). — Quelques villes rachetèrent leurs libertés municipales
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rieur, quoique de même poids, ne sont reçus que pour 13 livres, et les anciens écus que pour 3 livres 5 sous. Ceci avait pour but d'engager chacun à porter ses espèces à la monnaie ; mais le résultat, c’est que l'étranger attire une grande partie du numéraire français pour le billonner et gagner la différence. En deux ans, les hôtels des monnaies royales refondent seulement pour 321 millions de numéräaire, sur quoi le roi en gagne environ 29! : suivant Forbonnais, on en aurait refondu au dehors pour au moins 250 millions, avec un bénéfice de 22 millions pour l’étranger. En 1703, autre invention : l’on fabrique des pièces de 10 sous qui ne valent intrinsèquement que 6 sous 3 deniers, tandis qu’on reporte les écus réformés à 3 livres 11 sous, ce qui fait que le marc représente 31 livres 19 sous, s’il s’agit des écus, et 37 livres 10 sous, s’il s’agit des pièces de 10 sous. Tous les paiements, comme de raison, se font en pièces de dix sous, et l'étranger attire à lui, en grande partie, le bénéfice de la différence. En 1704, nouvelle refonte : les louis d’or sont portés à 15 livres, les écus à 4 livres. Le succès est encore bien pire : en deux ans, on ne refond que pour 173 millions ; le reste est fondu par l'étranger ou par les faux-monnayeurs français, qui gagnent au moins le double de ce que gagne le roi, c’est-à-dire près de 60 millions. Dèsla refonte précédente, on s'était mis sur le pied de ne pas rembourser totalement en nouvelles espèces les propriétaires des valeurs portées à la monnaie : on leur avait donné, pour une partie de ces valeurs, des reconnaissances à longs termes, qu’on appelait billets de monnaie. On revint à cet expédient et, pour attirer l'argent qui fuyait, on attacha aux billets de monnaie un intérêt de 7 1/2 pour 100. Ces billets furent d’abord reçus au pair, dans le commerce : alors on les multiplia sans raison ni mesure; le trésor ne paya plus qu’en billets de monnaie ; en même temps, on ne prépara aucun fonds pour les acquitter à présentation, comme si l’on eût été sûr d'obtenir des renouvellements indéfinis. On arriva bientôt à ne plus payer ni capital ni intérêts! Le 17 septembre 1704, les remboursements furent suspendus à la caisse des emprunts