‹ Histoire De France Volume 14Chapitre 270 sur 341 · DESMARETZ · texte numérisé non relu

DESMARETZ

de passage et de péage sur les routes et sur les rivières, ce qui acheva de paralyser le commerce et la circulation et ne balança que trop l'abolition du cours forcé. du papier-monnaie. Tout cela était bien triste; mais enfin on vécut, et c'était beaucoup que de vivre une saison! On consomma 184 millions pour l’année et l’on put couvrir une portion d’arriéré jusqu’à concurrence de près de 45 millions.

Tandis que Desmaretz trouvait des ressources à tout prix", Chamillart, demeuré ministre de la guerre, arrêtait avec le roi les dispositions de la campagne. La petite cour exilée de Saint- Germain avait suggéré au conseil du roi un projet hardi : c'était de tirer parti du mécontentement au’inspirait aux populations écossaises l’Acte d'Union avec l’Angi#terre et de jeter le prétendant Jacques I en Écosse avec six mille soldats français. On sroyait être assuré qu'Édimbourg proclamerait Jacques III et que les montagnards descendraient en masse à l’appel de l’héritier des Stuarts. Cette redoutable diversion au sein même de la Grande-Bretagne ne pouvait manquer de jeter la confusion dans les desseins et dans les armées des alliés : l'Angleterre rappellerait au moins une partie de ses troupes et l’on en profiterait pour soulever les grandes villes belges, qui étaient redevenues toutes dévouées aux deux couronnes depuis qu’elles avaient les alliés pour maîtres : la dureté avec laquelle on les rançonnaït justifiait ce revirement. On décida que le duc de Bourgogne, qui n'avait pas reparu dans les camps depuis 1703, commanderait en Flandre avec le duc de Vendôme; que l'électeur de Bavière irait sur le Rhin avec Berwick pour lieutenant ; que Villars passerait du Rhin aux Âlpes et que le duc d'Orléans resterait seul à la tête de l’armée d’Espagne. Ce fut une malheureuse combinaison : Villars, le plus actif de nos généraux, le plus propre aux grandes opérales États de Languedoc, pour leur province, moyennant 3 millions pendant le même nombre d'années. Le clergé accorda en outre 1,500,000 L. de subside en 1701, 6 millions en 1705, puis près de 1,300,000 livres par an pour dix ans.

1. Le roi dut payer de sa personne pour l’y aider. Tout le monde connaït la scène de haute comédie racontée par Saint-Simon sur le financier juif Samuel Bernard, présenté au roi par le contrôleur général et promené par Louis le Grand en personne dans tout Marli, « avec les grâces que le roi savait si bien employer quand il avait

dessein de combler. » Le juif, qui avait refusé un nouvel emprunt à Desmaretz, fut gi heureux et si fier qu’il prêta tout ce qu’on voulut. Saint-Simon, t. VI, p. 173.

tions, était en quelque sorte annulé par une petite guerre défensive dans les montagnes; l’association de Bourgogne et de Vendôme était plus mal imaginée encore; il était impossible d’assembler deux hommes moins faits pour s'entendre. Nous avons déjà indiqué le contraste de qualités héroïques et de honteux cynisme, les alternatives d’élan et de torpeur qui composaient l’étrange caractère de Vendôme ‘. Le duc de Bourgogne en était l’antipode. Il poussait la réserve jusqu’à la froideur, la chasteté jusqu'à l'’austérité, la dévotion jusqu’au scrupule, l'ordre et la régularité jusqu’à la minutie, la circonspection jusqu’à l'incertitude. A part son amour pour sa femme, unique passion qu’il n’eût pas étouffée dans son âme et qui avait grandi de la compression de toutes les autres, ses seuls plaisirs étaient de vraies récréations de séminariste. On l'avait arraché trop tôt à son illustre maître : le philo sophe religieux qu'avait voulu préparer Fénelon avait tourné au dévot timoré. À le juger superficiellement, on eût pu parfois prendre pour un petit esprit ce prince à l'intelligence droite, sagace, étendue, nourrie de profondes études, ce penseur qui a laissé des pages que n’eussent pas désavouées nos grands moralistes : son intelligence était moins ferme qu’étendue; ainsi, il raisonnait très-bien de la guerre et a écrit sur ce grand art un morceau remarquable; mais il se troublait, sur le terrain, par trop de réflexion et trop peu de décision : l'esprit d’à-propos et le iact lui manquaient totalement ?.

On lui donna de plus, pour l’accompagner à l’armée, un détestable entourage : le principal guide, le conseil intime que lui imposa le roi, fut ce même d’O, ce marin de Versailles, qui avait empêché le comte de Toulouse de mettre à profit la victoire de Velez-Malaga et probablement de reprendre Gibraltar!

En Espagne, le choix du duc d'Orléans était bon : ce prince, quoique de mœurs déjà fort licencieuses, n’était point encore alourdi par cette paresse insouciante qu’engendre la débauche

1. Saint-Simon l’accuse de ne pas se cacher du plus ignoble de tous les vices, du vice contre nature.

2, V. les écrits du duc de Bourgogne, dans sa Vie, par l'abbé Proyart, t. 1, p. 294, st t. Il, passim, et, dans sa correspondance avec Fénelon, les efforts de celui-ci pour le guérir des scrupules et des minuties. OŒuvres de Fénelon, t, V ; Lettres, année 1708. — Saint-Simon, t. VI, p. 155.

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