‹ Histoire De France Volume 14Chapitre 273 sur 341 · BATAILLE D'OUDENARDE · texte numérisé non relu

BATAILLE D'OUDENARDE

Hôchstedt, la plus parfaite union régnait entre les deux grands généraux ennemis, tandis que la confusion et la discorde étaient dans les conseils de l’armée française.

La ligne de la Dender étant perdue, il ne restait plus qu’à passer l'Escaut en toute hâte pour aller empêcher l'ennemi de déboucher par Oudenarde. Rien n’était plus facile : on avait trois fois moins de chemin à faire que l'ennemi; mais Vendôme, dépité, s’opiniâtra à ne pas bouger de Gaveren toute la journée du 10. L’ennemi, au contraire, ne perdit pas un moment. Dans la nuit du 10 au 11, son avant-garde jeta des ponts sur l’Escaut, sous le canon d’Oudenarde, et, le 11 au matin, toute l’armée alliée marcha pour franchir le fleuve. Ce fut seulement alors que les Français commencèrent à le passer aussi à Gaveren. Les alliés débouchèrent tout à leur aise et tournèrent tête sur-le-champ du côté où ils devaient rencontrer les Français. Les premiers corps d'avant-garde se rencontrèrent, dans l'après-midi, entre les villages de Heurne et de Beveren, sur le chemin d’Oudenarde à Gaveren; les Français, plus faibles, furent repoussés avec perte.

D’autres colonnes arrivèrent successivement à leur aide; mais la faute d’un officier-général empêcha d’occuper un terrain coupé et fourré, dont Eugène et Marlborough se saisirent sur notre droite. A la faveur de cette position, les généraux ennemis eurent le temps de faire arriver en ligne le gros de leur infanterie et de porter des masses contre notre droite seule engagée. Le duc de Vendôme voulait lancer l'aile gauche sur l’ennemi; le duc de Bourgogne la retint sur la défensive, ce qui permit à l'ennemi de tourner et de prendre en queue l’extrémité de la droite française. Cependant, à la nuit close, rien n’était décidé : les pertes étaient à peu près égales, aucun de nos corps n’était en déroute; toute notre gauche était intacte et le gros de l'artillerie venait seulcment de joindre. Vendôme insista avec la plus grande énergie pour qu’on renouvelât le combat le lendemain et l’emporta d’autorité, malgré la vive opposition qui se manifestait autour du duc de Bourgogne. Mais, en ce moment même; quelques décharges de l’ennemi firent reculer l’infanterie un peu en confusion; la cavalerie de l’aile droite tourna bride vers Gand sans ordre. La dispute recommença au quartier - général. On dit à Vendôme que,

s’il voulait rester davantage où il était, il demeurerait seul dans la plaine. « Eh bien! messieurs, s’écria Vendôme exaspéré, vous le voulez tous, il faut se retirer ! Aussi bien, ajouta-t-il en regardant le duc de Bourgogne, il y a longtemps, monseigneur, que vous en avez envie! » Mot terrible et injuste, car le courage du prince n’était pas contestable. Le duc de Bourgogne eut assez d’empire sur lui-même pour ne point éclater, rare exemple de patience chrétienne. D’O et quelques officiers - généraux pressèrent le prince de quitter l’armée pour courir au-devant des forces que Berwick amenait de la Moselle. Vendôme empêcha Bourgogne de prendre ce parti honteux et compensa, en quelque sorte, son offense par ce service ‘.

La retraite s’opéra donc sur Gand, mais avec fort peu d'ordre. Un certain nombre de soldats, mêlés aux ennemis, ne purent se dégager et furent pris pendant la nuit. Des corps entiers (au moins neuf mille hommes) n’échappèrent à un pareil sort qu’en se faisant jour dans une direction opposée à celle que suivait l'armée et en gagnant Ypres, Lille ou Tournai. L'armée s'arrêta en arrière de Gand, à Lowendeghem, entre le canal de Gand à Bruges et la rivière canalisée de Liève, très-bonne position défensive et qui sauvait Gand et Bruges, mais qui laissait la Flandre française ouverte à l'ennemi. Eugène et Marlborough en proftèrent avec leur audace accoutumée. Marlborough fit remonter l’'Escaut et la Lis par deux forts détachements, dont l’un établit un camp retranché à Helchin, entre Oudenarde et Tournai, et dont l’autre emporta et rasa les lignes qui couvraient l’entrée de la Flandre française, entre Ypres et Comines. Il suivit de près cette double avant-garde et lança de gros partis jusqu’au cœur de l’Artois et jusqu’en Picardie : bien que les paysans artésiens, sur certains points, se défendissent vaillamment contre les bandes ennemies, la province, plutôt que de subir la dévastation, se racheta par une rançon de 1,700,000 livres, tant en argent qu’en grains.

1. V. Saint-Hilaire, t. IV, p. 123-152. — Saint-Hilaire, commandant de l'artillerie, témoin et acteur, est beaucoup plus digne de foi que Saint-Simon sur cette affaire. — Saint-Simon, t. VI, p. 249-260. — Berwick, t. Il, p. 511. — Quinci, t. V, p. 486- 502, — Lamberti, t. Ÿ, p. 106. — Général Pelet, t. VIII, p. 9-88; 386 392.

[1708] SIÈGE DE LILLeE. 504

Pendant ce temps, Eugène était alié chercher son corps d’armée, qui arrivait par Louvain et Bruxelles. Le 21 juillet, il repartit d’auprès de Bruxelles, escortant un grand convoi composé de farines et des gros bagages laissés en arrière par Marlborough. Vendôme, de vive voix, et Berwick, par lettre (il était arrivé à Douai avec ses troupes), pressèrent le duc de Bourgogne de marcher pour intercepter le convoi : autour du prince, on trouvait des impossibilités à tout; on ne marcha pas. Le convoi joignit Marlborough sans obstacle (25 juillet). Un second convoi, de grosse artillerie, cette fois, se prépara immédiatement après à Bruxelles, et Eugène alla de nouveau le chercher. Il était évident que les généraux ennemis projetaient un grand siége et qu’on devait tout risquer pour l'empêcher. Berwick se mit en mouvement; mais il ne se trouva pas assez fort pour livrer bataille à Eugène, et, pour la seconde fois, la grande armée ne bougea pas. Berwick, dans ses Mémoires, accuse Vendôme; Saint-Simon, tout ennemi qu’il soit de Vendôme, le justifie aux dépens du duc de Bourgogne. Quoi qu'il en soit, le convoi arriva à Helchin le 11 août et y passa l’Escaut. Le 12, Lille fut investie. Eugène fit le siége avec trente et quelques mille hommes, cent vingt gros canons et quatre-vingts mortiers : Marlborough le couvrit avec soixante mille soldats , placés à cheval sur l’Escaut, vers Helchin.

L'entreprise était hardie : la place était défendue par dix mille soldats, à la vérité de nouvelles levées, et par une population courageuse, que quarante ans de réunion à la France avaient entièrement francisée ‘. Un homme d’une brillante valeur et d’un ferme caractère dirigeait la défense; c’était le vieux Boufflers, gouverneur de la Flandre française. Les ennemis étaient engagés entre deux armées et entre deux places françaises, Ypres et Tournai, n'ayant derrière eux de points d’appui que Menin et Oudenarde, et ne pouvant tirer leurs vivres que de fort loin. Eugène et Marlborough, inébranlablement unis par l’analogie de leurs vues et la solidité de leur jugement, comptèrent sur les défauts et sur la désunion de leurs adversaires. L'événement ne justifia que trop

1. Deux mille jeunes gens et quinze cents bourgeois s’enrôlérent.

leur confiance. Les généraux français ne s’entendirent sur rien. Berwick proposa une diversion contre Bruxelles; les autres généraux, ainsi que le roi, voulurent qu’on secourût directement Lille. Berwick alors offrit d'attaquer les lignes d’Eugène, tandis que Bourgogne et Vendôme feraient face à Marlborough. Vendôme préféra la jonction des deux armées. La jonction, grâce aux lenteurs de Bourgogne et de Vendôme , s’opéra seulement du 29 au 30 août, sur la Dender, et Berwick, ne voulant pas subir la suprématie accordée à Vendôme sur les maréchaux, déposa son commandement, pour rester comme particulier auprès du duc de Bourgogne. Le 2 septembre, on repassa l’Escaut à Tournai, afin de marcher sur Lille, après des prières publiques et une procession, auxquelles le duc de Bourgogne employa un temps bien précieux dans une telle crise. Marlborough se replia de l'Escaut sur la Marque et se réunit à Eugène entre la Marque et la Deule, les deux petites rivières qui se joignent à Lille. Le 4 septembre, au soir, les armées furent en présence, les Français occupant Mons en Puelle et Pont-à-Marque, les ennemis se déployant à l’autre bord de la Marque. On ne crut pas pouvoir aller à eux sans ouvrir des chemins à nos colonnes à travers le pays boisé et coupé de haies qui s’étend entre les sources de la Marque et la

haute Deule : à partir du 6, si l’on en croit une lettre de Vendôme au roi, on fut toutefois en mesure de déboucher dans une plaine

de près d’une lieue et demie sur le front des ennemis; mais Berwick et tout l'entourage du duc de Bourgogne déconseillèrent l'attaque, que le roi voulait comme Vendôme. On en référa de nouveau au roi. Les ennemis eurent ainsi le temps de barrer par de fortes lignes toute la plaine dont parlait Vendôme et qui sépare la Marque et la Deule, de Frétin à Noyelles. Le 9, le ministre Chamillart arriva au camp, avec l’ordre du roi de presser l’attaque. Il était trop tard : on franchit la Marque sans difficulté; mais, après quatre jours d’une canonnade qui ne fit pas même ébouler les parapets des lignes ennemies, on reconnut le succès impossible : on repassa la Marque, puis l’Escaut (14-16 septembre), sans chercher à secourir Lille du côté de la Basse-Marque, et l’on se contenta d’aller se placer entre les ennemis et Bruxelles, afin de gêner le ravitaillement des assiégeants.

Page 1