‹ Histoire De France Volume 14Chapitre 275 sur 341 · CITADELLE DE LILLE PERDUE · texte numérisé non relu

CITADELLE DE LILLE PERDUE

Sur la fin de novembre, on tenta une diversion, qui, exécutée plus tôt et dans de meilleures conditions, eût pu avoir de grands résultats. L’électeur de Bavière, revenu du Rhin, où la campagne avait été nulle, marcha de Mons sur Bruxelles avec douze à quinze mille soldats et assaillit cette capitale, dans l'espoir que les habitants se soulèveraient à son approche ; mais la garnison, forte de sept mille hommes, contint la population et soutint l'attaque (24-26 novembre). A cette nouvelle, Marlborough et Eugène, laissant un gros corps devant la citadelle de Lille, marchèrent droit à l'Escaut avec tout le reste de leurs forces. Marlborough et un de ses lieutenants surprirent le passage du fleuve, à la faveur d’un épais brouillard, vers Kerkhoven et Gaveren : les corps français répartis le long de l’Escaut furent rejetés les uns sur Gand, les autres sur Tournai (27 novembre). Eugène, alors retourna vers Lille, pour empêcher qu’on secourût la citadelle, et Marlborough poussa vers Bruxelles. L’électeur leva le siége en abandonnant son canon.

Louis XIV perdit patience : il écrivit à Boufflers de capituler pour la citadelle de Lille et rappela Bourgogne et Vendôme, en leur ordonnant de mettre l’armée en quartiers d'hiver du côté de Artois. Vendôme supplia le roi de lui permettre de s’établir avec le gros de l’armée, non point en Artois, mais derrière Le canal de Gand à Bruges. C'était la dernière chance d’arrêter les progrès de l’énnemi. Louis s’obstina : l’armée fut séparée, tandis que Boufflers évacuait, le 10 décembre, avec les honneurs de la guerre, la citadelle de Lille, qu’il avait aussi généreusement défendue que la ville. Il avait combattu, jour et nuit, pendant quatre mois. Peu de victoires pouvaient être plus glorieuses pour un général qu'une telle défaite. Les alliés avaient payé leur succès par des pertes immenses; mais quel succès! La France de Louis XIV entamée par la perte de la première conquête du Grand Roi, du premier chef-

avaient tout envahi depuis 1701. V. Mém. de Noaïlles, p. 203. — Ce règlement était comme la réplique à un traité que les Anglais, habiles à tirer parti de tout, même de leurs défaites et de celles de leurs alliés, avaient imposé à Charles III après Almanza. Par ce traité, du 10 juillet 1707, les marchandises anglaises importées par les Anglais en Espagne ne devaient payer les droits qu’au bout de six mois : les Anglais devaient être assimilés aux Espagnols en Amérique, et les Français absolument exclus

506 P'OUTS XIV [1708-1709]

d'œuvre de Vauban! Ce grand homme avait fermé les yeux à temps pour ne pas voir un tel spectacle.

Les alliés ne se contentèrent pas de ce triomphe. Lille ne pouvait leur être bien assurée tant que les Français resteraient maîtres de Gand et de Bruges. A peine la citadelle de Lille rendue, Gand fut investi. Gand était occupé par tout un corps d’armée (quatorze à quinze mille hommes) et la population était très-bien intentionnée, ce qui devait suppléer à la faiblesse des fortifications; mais le commandant était ce même La Mothe, qui s'était fait battre si sottement, le 28 septembre, à Wynendaël; après une telle preuve d'incapacité, Chamillart l’avait fait maintenir dans le commandement le plus important qui pût être confié à un lieutenant général! Au bruit du siége de Gand, Boufflers eut ordre de rassembler l’armée française à peine répartie dans ses quartiers; mais Boufflers eut tout au plus le temps de tirer les troupes de leurs garnisons; le 2 janvier 1709, La Mothe sortit de Gand par capitulation, sans avoir seulement essuyé un coup de canon. Trois jours après, à la suite de pluies torrentielles, il survint une violente gelée qui eût rendu impossibles les travaux de tranchée et qui eût probablement forcé l'ennemi de lever le siége. Bruges avait été aussi évacuée sans combat. Toute la Flandre espagnole était reperdue après la capitale de la Flandre française !.

Ce fut la fin de cette déplorable campagne, qui avait déconsidéré l'héritier du trône, objet de tant d’espérances ?, ruiné la réputation du plus vanté de nos généraux, vu tomber le boulevard de notre frontière en présence de cent mille soldats français condamnés à l'impuissance et à l’inertie, révélé enfin la profonde décadence et des choses et des personnes dans ce gouvernement qui avait été si longtemps l'exemple et l’effroi de tous les autres. Le présent était sinistre ; l'avenir, tel que la pensée n’osait plus en

1. Berwick, t. IT, p. 13-57. — Saint-Simon, t. VI, p. 260-412. — Quinci, t, V, p. 502-606. — Saint-Hilaire, t. IV, p. 153-195. — Général Pelet, t. VIII, p. 39-160, 393-533,

2. Le duc de Bourgogne avait achevé de se perdre dans l'opinion de l’armée, par l'indifférence qu'il avait montrée devant nos revers. Quand on lui annonça la ca pitulation de Lille, il jouait au volant et n'interrompit point sa partie. C'était 1à un esprit de détachement fort bon pour un moine, mais fort mauvais pour un homme appelé à gouverner l'État. Saint-Simon, t. IV, p. 368-406,

Page 1