‹ Histoire De France Volume 14Chapitre 276 sur 341 · FLANDRE PERDUE. GRAND HIVER · texte numérisé non relu

FLANDRE PERDUE. GRAND HIVER

sonder les abîmes : on n’entrevoyait plus seulement l’abaissement, mais la ruine de la France!

La nature semblait conjurée avec les hommes contre notre malheureuse patrie. Chamillart avait suggéré au roi le dessein de reprendre Lille durant l'hiver : l’effroyable rigueur de la saison, plus encore que l'insuffisance des ressources, força d’y renoncer ; un froid inouï, qui avait commencé dans le midi, glaça l’Europe entière ; le Rhône même, le plus impétueux des fleuves, fut arrêté dans son cours; la mer gela sur nos côtes comme dans les régions polaires ; presque tous les arbres fruitiers périrent ; les troncs les plus robustes éclataient comme par la poudre; les pierres se fendaient ; les liqueurs les plus spiritueuses se figeaient au coin du feu ; les blés furent gelés dans le sillon. Les tribunaux, les théàtres, les comptoirs, se fermaient ; plaisirs, affaires, tout avait cessé; la vie sociale était suspendue comme la vie de la nature. On trouvait de pauvres familles mortes de froid tout entières dans leurs chaumières ou dans leurs greniers.

Le froid disparut (mars), mais la misère resta inexprimable, immense. Dès qu’on sut la récolte perdue, les grains montèrent à des prix exorbitants. Comme toujours, la peur et la cupidité créèrent une disette artificielle avant la disette réelle qui devait suivre la perte de la moisson. Les finances, que Desmaretz s’efforçait, non pas de relever, mais d'empêcher de périr, en reçurent un nouveau coup. Un arrêt du conseil, du 19 février 1709, venait d’ordonner le paiement des assignations de 1708 réassignées sur 1709 ; les créanciers de l’État, satisfaits de voir qu’on leur tenait parole, se remettaient à prêter leurs fonds aux trésoriers, aux munitionnaires, etc.; la cherté croissante fit de nouveau resserrer l'argent et, d’une autre part, obligea le contrôleur-général à tout employer au plus pressé, c’est-à-dire à la subsistance de l’armée. Tous les paiements furent suspendus derechef, même, en partie, celui des rentes de l’hôtel de ville. Les traitants reportèrent, diton, leurs capitaux sur des spéculations inhumaines et criminelles. Saint-Simon élève ici une imputation terrible contre les officiers des finances et de police. On crut, dit-il, « que messieurs des finances s’emparèrent des blés par des émissaires répandus dans tous les marchés du royaume, pour les vendre ensuite au prix

qu’ils voudraient mettre, au profit du roi, sans oublier le leur » ; et il accuse les intendants, le fameux lieutenant de police de Paris, d’Argenson, successeur de La Reïinie, et Desmaretz lui-même. S'il faut l’en croire, on punissait les gens qui, dans les marchés, vendaient leurs blés au-dessous du prix fixé par l’autorité. Le pacte de famine, cette tradition lugubre qui souille le dernier siècle de la monarchie, aurait donc fait sa première apparition dès 1709. L'histoire est trop bien fondée à prendre en défiance la sombre imagination de Saint-Simon, pour s’estimer en droit d'affirmer de pareilles choses sur son témoignage ‘! Ce qui n’est pas douteux, c’est la ruine universelle au milieu de laquelle triomphaient quelques traitants gorgés d’or, pareils à ces bêtes de proie qui s’engraissent de cadavres; c’est la complicité de beaucoup de courtisans avec ces traitants?; c’est la lente agonie du peuple, écrasé à la fois par l'énorme cherté des subsistances et par la chute de l’industrie et du commerce; c’est la faim envahissant de degré en degré la société presque entière, et remontant de la chaumière à la boutique, de la boutique au manoir; c’est la petite bourgeoisie et la petite noblesse réduites à demander l’aumône en secret, au lieu de la faire aux autres, et disputant aux manouvriers “les lits encombrés des hôpitaux, qui, « ruinés, revomissaient leurs pauvres à la charge publique, c’est-à-dire à mourir de faim !»Il faut voir, dans les Mémoires de Jamerai Duval, de ce pâtre qui devint un savant illustre, le naïf et déchirant tableau des campagnes françaises pendant cette horrible année. Les campagnes étaient arrivées à cet excès de désespoir où l’on se sent mourir en silence. La souffrance des villes était plus bruyante et se traduisait par des émeutes dans les marchés ; des placards insultants pour le

1. Saint-Simon, t. VII, p. 101. La princesse palatine, mére du régent, renchérit sur Saint-Simon ; elle met, dans ses Mémoires, Madame de Maintenon à la tête des monopoleurs ct l’accuse d’avoir « fait acheter sur tous les marchés tous les blés qui s’y trouvaient « et d’avoir ainsi « gagné horriblement d'argent. » Cela ne peut se prendre au sérieux.

2. Il y a un passage fort grave dans le fameux Sermon sur l'aumône, prêché par Massillon devant la cour, durant le carême de 1709. « Ne mettez-vous pas peut-être à profit les misères publiques ? Ne faites-vous pas peut-être de l’indigence comme une occasion barbare de gain? N’achevez-vous pas peut-être de dépouiller les malheureux, en affectant de leur tendre une main secourable ? Et ne savez-vous pas l’art inhumain d'apprécier les larmes et les nécessités de vos frères ?... ete.

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