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HORRIBLE MISÈRE

gouvernement et même pour la personne du roi furent affichés dans les carrefours, sur les murs des églises et jusque sur les piédestaux des statues de Louis le Grand.

Le roi, douloureusement affecté, chercha les moyens de soulager et d’apaiser ces populations aigries par l’infortune ; mais, fidèle jusqu’au bout à ses maximes, il réprimanda vertement les parlements de Paris et de Dijon, qui avaient voulu intervenir de {eur propre chef dans la police des grains, et il chargea des commissaires de visiter partout les greniers et de châtier les monopoleurs par les peines les plus sévères. Les monopoleurs étaient, à ce qu’il semble, trop bien appuyés et cette mission n’eut que des résultats illusoires. L’importation de cent-vingt mille quintaux de grains tirés de la Barbarie et de l’Archipel, et d’autres blés venus de Dantzig, fut plus utile. Les laboureurs les plus intelligents, en semant au printemps soit de l’orge, soit des blés du Maroc (blés de mars), encore peu répandus chez nous, ajoutèrent à cette importation une ressource sans laquelle on peut dire que la France eût péri de faim ! Une taxe des pauvres, répartie sur tous les gens aisés, fut encore un des expédients auxquels recourut le pouvoir. Tous ces palliatifs n’empêchèrent pas que la mortalité ne fût, cette année, presque double de la moyenne ordinaire. Une grande partie de la population qui survécut resta tellement affaiblie par les privations, que la race française s’en ressentit jusqu’après la génération suivante. L’énorme destruction du bétail, déjà fort insuffisant, ne fut pas non plus réparée d’un demi-siècle ‘.

Louis XIV courba la tête sous la main de la Providence ; il s’efforça de renouer, au prix des plus grands sacrifices, cette négociation de paix qu’il avait tout à l'heure laissé échapper de ses mains. Au mois de mars 1709, le roi expédia secrètement en Hollande un président au grand conseil, Rouillé, avec ordre de renouveler les offres faites dans l’hiver de 1706 à 1707, en y ajoutant le Milanais et les présides de Toscane, c’est-à-dire que Philippe V n'aurait eu pour partage que Naples et la Sicile. Les conditions commerciales du traité de Ryswick seraient renouvelées et le tarif de 1664 rétabli. Louis réclamait la restitution de

1. Nous devons une partie de ces faits à un savant statisticien, M. Millot, — Saint- Simon, t. VII, p. 105-204,

Lille et le rétablissement des électeurs de Bavière et de Cologne. Les Hollandais, dit Voltaire, « parlèrent en vainqueurs, et déployèrent, avec l'envoyé du plus fier des rois, toute la hauteur dont ils avaient été accablés en 1672. » Ils obligèrent Rouillé à venir négocier dans Bodegrave, un de ces bourgs que les généraux de Louis XIV avaient autrefois mis à feu et à sang. Ils demandèrent, pour fortifier leur barrière, avec Menin qu’ils tenaient déjà, Ypres, Furnes, Condé, Tournai, Maubeuge, et laissèrent à peine un vague espoir que les États-Généraux pussent consentir à rendre Lille. Ils ne parurent pas d’abord très-opposés à ce qui regardait Philippe V et les deux électeurs; mais Eugène et Marlborough, réunis à La Haie avec les ministres de tous les princes alliés, surent bien détourner les États-Généraux de toute concession. Les députés hollandais désavouèrent les faibles espérances qu'ils avaient peu sincèrement permises. à l’envoyé français et déclarèrent qu'il fallait céder la monarchie espagnole tout entière ; qu'on ne rendrait jamais Lille, qu’il fallait prendre pour base, vis-à-vis de l’Empire, non plus le traité de Ryswick, mais le traité de Westphalie, tel que l’interprétaient les Allemands. Pas de suspension d’armes; si la France ne traitait sur-le-champ, les armes décideraient.

A ces tristes nouvelles, le roi convoqua son conseil pour aviser au salut de la France (28 avril). Huit ans et demi auparavant, un autre conseil avait été tenu pour décider si la maison de Bourbon accepterait l'héritage d’un immense empire. Quel changement dans cet intervalle ! Il s'agissait maintenant pour la France, non plus de régner sur l’Europe, mais de tomber ou non parmi les puissances de second ordre! Louis montra, par la majesté de son malheur, que le caractère avait en quelque sorte gagné chez lui ce qu'avaient perdu les facultés de l'esprit. La force morale, qui avait toujours été sa qualité essentielle, ne cessa de grandir en lui avec l’âge et l’infortune. Aux mêmes hommes qui avaient délibéré autrefois sur l’acceptation de l'héritage d’Espagne, se trouvait adjoint le duc de Bourgogne, qui siégeait dans tous les conseils depuis 1702, avec Chamillart et Desmaretz, devenus ministres d'état. Beauvilliers, dont l'événement n'avait que trop justifié les prévisions, montra, dans les termes les plus pathétiques,

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