‹ Histoire De France Volume 14Chapitre 278 sur 341 · HUMILIATIONS DU GRAND ROI · texte numérisé non relu

HUMILIATIONS DU GRAND ROI

la France perdue, anéantie, si on laissait échapper l’occasion de traiter. Le chancelier Pontchartrain conclut à la paix à tout prix. Chamillart et Desmarestz avouèrent que, dans l’état des finances et de l’armée, toutes les catastrophes étaient à craindre. Les larmes coulaient de tous les yeux. Le roi se résigna à démolir les remparts de Dunkerque, à céder Lille, Tournai, toutes les places exigées par les Hollandais; à subir l'interprétation allemande du traité de Westphalie et à rendre Strasbourg! Il se réduisait pour Philippe V à Naples, sans la Sicile. Le temps se précipitait : la campagne allait s'ouvrir; le ministre Torci offrit d’aller en personne porter ces offres aux alliés. Il partit déguisé, le 1° mai, au risque d’être enlevé par les partis ennemis, et gagna La Haie : le 6 au soir, le pensionnaire Heinsius apprit avec étonnement que le ministre des affaires étrangères de France attendait dans son antichambre. Ce même Heinsius, chargé d’affaires du prince d'Orange en France après la paix de Nimègue, avait été menacé de la Bastille par Louvois dans une discussion; il s’en souvint trop : c'était, dit-on, un patriote sincère et désintéressé, mais il songea plus à venger le passé qu’à assurer l'avenir de sa patrie. La plupart des personnages influents dans les Provinces-Unies étaient, comme Heinsius, enivrés de ce prodigieux retour de fortune qui mettait Louis le Grand à la discrétion de la Hollande et ne s’apercevaient point qu'ils étaient les aveugles instruments de l’Angleterre et de l’Autriche. Heinsius ne craignit pas de proposer , à la suggestion des Impériaux , qu’on érigeât la Franche- Comté en royaume pour dédommager Philippe V.

Louis essaya de regagner Marlborough et lui fit offrir par Torci jusqu’à 4 millions, s’il portait les alliés à réduire leurs exigences. Il ne parut point offensé et ce fut tout en protestant de son respect et même de son attachement pour Louis XIV, qu’il fit sonner bien haut son honneur et sa conscience, appelant Dieu à témoin de s& orobité et de ses bonnes intentions, avec un accent qui rappelait le Don Juan de Molière. Il n’accepta pas. Inquiet des intrigues qui ébranlaient son crédit auprès de la reine Anne, il avait besoin de la guerre pour se maintenir et l'ambition prédominait encore dans son cœur sur l’amour des richesses. Torci, ballotté de Heinsius à Marlborough, de Marlborough au prince Eugène, but le

calice d’humiliation jusqu’à la lie. Eugène, grand et noble esprit, n’était ni faux ni cupide comme Marlborough ; mais sa situation, plus que la nature, l'avait fait égoiste : ce prince demi-français, demi-italien, ce guerrier sans patrie, ne voyait dans la guerre que le développement de son éclatante personnalité et que la terrible expiation infligée au monarque dont l’orgueil avait dédaigné sa jeunesse. Il était d’ailleurs lié par les implacables instructions de l’empereur. Louis XIV, résigné à étendre encore ses sacrifices, avait autorisé Torci à céder Terre-Neuve aux Anglais et à ne plus insister sur Naples, c’est-à-dire à sacrifier complétement Philippe V. L'Angleterre et la Hollande étaient satisfaites sur le fond , sinon sur les garanties; mais l’empereur et l’Empire ne l'étaient pas et les alliés étaient bien résolus à ne pas séparer leurs intérêts. Le 28 mai, ils présentèrent à Torci leur ultimatum sous forme d'articles préliminaires. Le Roi Très-Chrétien devait reconnaître Charles III comme roi de toute la monarchie d’Espagne et faire en sorte que, sous deux mois, le duc d'Anjou eût restitué à Charles IT la Sicile et quitté l'Espagne : si le duc d'Anjou n’y consentait pas dans le délai fixé, le roi Très-Chrétien et les alliés « prendroient de concert les mesures convenables pour assurer l’entier effet du traité! » Tout prince français était exclu à jamais de tout ou partie de la monarchie espagnole. Tout envoi de vaisseaux de commerce français aux Indes espagnoles était absolument interdit. Strasbourg et Kehl seraient remis à l’empereur et à l’Empire dans leur état actuel, avec cent canons, les munitions, etc. Brisach serait cédé, tout armé, à la maison d’Autriche. Landau ne serait point rendu à la France. Le Roi Très- Chrétien garderait seulement la préfecture des dix villes impériales d'Alsace, comme l'avait eue autrefois l'Autriche. Tous les forts français du Rhin seraient démolis. Terre-Neuve serait cédée à l'Angleterre ; Dunkerque rasée et le port comblé. Les Hollandais auraient pour barrière les places dont on a parlé plus haut, qu’on leur livrerait toutes munies, et conserveraient provisoirement garnison à Liége, à Hui et à Bonn. Le Roi Très- Chrétien rendrait au duc de Savoie la Savoie et Nice et lui céderait Exilles et Fénestrelles, anciennes dépendances du Dauphiné. Les demandes et prétentions des ci-devant électeurs de Cologne et de Bavière

Page 1