Mém. de Berwick, t. Il, p
(4709) ARMÉES DES ALPES ET D’ALSACE. 51y
Huningue et Brisach, en violant le territoire de Bâle, du consentement tacite des Suisses, se saisissaient de ce poste et y établissaient une tête de pont pour entrer dans la Haute-Alsace. Hanovre devait repasser le Rhin et suivre Merci avec toute son armée ; mais il n’en eut pas le temps. Harcourt expédia en toute hâte le lieutenant-général Dubourg, qui tira cinq ou six mille hommes des garnisons d'Alsace et qui älla droit à Neubourg. Merci, au lieu de garder sa tête de pont et d'attendre des renforts, accepta le combat en plaine et fut complétement battu {26 août). Presque tout son corps fut tué, pris ou jeté dans le Rhin. L’électeur de Hanovre repassa le fleuve et se retira derrière les lignes d’Etlingen.
La dangereuse attaque de flanc, qui avait dû seconder la principale attaque de front contre la France, était donc repoussée, bien qu’une diversion espérée par Louis XIV en Italie eût échoué, de 1708 à 1709, le pape ayant été forcé, après quelque résistance, de subir les exigences de l’empereur, et les autres princes italiens n'ayant osé éclater contre l’Autriche*.
Quelque important que fût l’avantage obtenu dans l’est, il ne décidait rien : les grands coups se portaient dans le nord.
Villars, malgré ses habitudes de confiance et d’audace, avait été effrayé de l’état de l’armée, en arrivant sur la frontière à l'entrée du printemps. Les corps étaient assez complets : la mi-
1. Quinci, t. VI, p. 219-235. Il y avait en Europe deux puissances qui n’abandonnaient jamais leurs prétentions, si surannées qu’elles fussent : c’étaient le pape et Vempereur. L'empereur, le soi-disant César, depuis que les Franco-Espagnols avaient été obligés d’évacuer l'Italie, prétendait faire revivre, dans toute sa rigueur, la vieille domination impériale sur les états italiens, qu’il traitait en vassaux et en tributaires. Au printemps de 1708, il avait revendiqué la suzeraineté sur Parme, envahi le Ferrarais et réclamé Comacchio pour son vassal le duc de Modène. Le pape menaça de se défendre par les armes spirituelles et temporelles. L'empereur brava les unes et les autres, saisit les biens ecclésiastiques à Milan et à Naples, et fit ravager cruellement l'État de l'Église par ses troupes. Un projet de ligue avait été formé entre les états italiens, la France et l'Espagne; mais cela se passa en paroles : le duc de Savoie n’en était pas encore à se séparer de l’empereur : des autres états de la Péninsule, Gênes seule arma; le reste avait perdu tout ressort, toute énergie, et Louis XIV, faute de confiance en eux et aussi faute de ressources, ne fit pas tout ce qui eût été possible pour les entraîner. Le pape, abandonné, capitula, laissa Comacchio provisoirement entre les mains de l’empereur-et, ce qui était le principal but de celui-ci, reconnut Charles IIT, d’abord comme roi catholique en Espagne, puis, sans plus d'équivoque, comme roi d’Espagne, sans prétendre, dit-il, faire tort à Philippe V, ni conférer un droit nouveau à Charles IT (janvier-octobre 1709).
sère, qui dépeuplait les campagnes, peuplait l’armée ; le campagnard et l'artisan affamés venaient chercher sous les drapeaux un morceau de pain, qu'ils n’y trouvaient même pas ! car, si les hommes ne manquaient point, tout le reste manquait; point d'habits, point de provisions, point d'armes! On voyait des soldats vendre jusqu’à leur fusil pour ne pas mourir de faim. Villars s’efforça de rassembler des ressources, en même temps qu’il relevait de son mieux le moral du soldat : il avait dans l’armée , non pas comme Vendôme, la mauvaise popularité, celle qui se fonde sur la tolérance du désordre, mais la bonne, qui se gagne par les soins paternels et par une bienveillante, mais ferme justice. Quand il parcourait les rangs, engageant les soldats à prendre patience, ces pauvres gens, qui, souvent, n’avaient eu que demi-ration et, encore, sur le soir, pliaient les épaules et le regardaient d’un air de résignation : « M. le Maréchal a raison, disaient-ils, il faut « souffrir quelquefois ! ! » C’est une merveille, dit Villars dans une de ses lettres, que la vertu et la fermeté du soldat.
La patience touchante de cette brave et malheureuse armée ne suffisait pas pour lui donner les moyens d’agir : impossible d’entreprendre des siéges ou de grandes manœuvres, quand , durant toute la campagne, on n’eut presque jamais de pain vingt-quatre heures à l'avance. Villars ne put que se poster de manière à défendre l’entrée de l’Artois, entre Béthune et Douai, en s’abritant derrière des levées de terres, des marais et le canal de Douai à Lille. Les ennemis, bien emmagasinés, bien outillés, libres de leurs mouvements, débouchèrent par Lille en masses énormes : le dessein d’Eugène et de Marlborough était de battre l’armée française, inférieure en forces, puis d’enlever les places de la Haute- Lis, de prendre Boulogne, avec l’aide de la flotte anglo-batave, et de descendre de là sur la Somme. Quand les ennemis eurent reconnu la forte position de Villars, entre Pont-à-Vendin et Cambrai, les députés des États-Généraux s’opposèrent absolument à l'attaque : Eugène et Marlborough, obligés de changer leurs plans, se rejetèrent sur Tournai (fin juin). La ville et la citadelle furent assiégées à la fois. Villars ne put ni secourir directement
à. Mém. de Villars, p. 175-179,