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PERTE DE TOURNAI

Tournai, ni rien tenter d'assez considérable pour détourner les ennemis de leur siége. Tournai, bien fortifié, avait une garnison de plus de six mille hommes, qui eût suffi si les habitants l’eussent secondée ; mais les Tournaisiens, chose singulière pour de vieux Français comme eux, se montrèrent beaucoup moins affectionnés à la France que les Lillois. Le gouverneur rendit la ville dès le 29 juillet, et se retira dans la citadelle avec quatre mille cinq cents hommes : c'était une excellente place qui pouvait tenir fort longtemps ; mais le manque de vivres obligea de capituler le 3 septembre".

Le jour même de la capitulation, un corps ennemi marcha pour investir Mons : le gros de l’armée prit la même route le lendemain. Villars, qui s'était porté entre la Scarpe et l’Escaut, couvrant Douai, Condé et Valenciennes, s’efforça de devancer l'ennemi, lança une avant-garde vers les lignes de la Trouille, qui défendaient Mons du côté du sud, et suivit de près avec un corps de cavalerie. L’avant-garde française arriva sur la Trouille, en même temps que l'avant-garde ennemie passait la Haisne à Obourg , au-dessus de Mons. Malheureusement Villars crut que toute l’armée des alliés était déjà en deçà de la Haïsne : Le gros de l’infanterie française était à quelques lieues en arrière ; Villars ne se jugea point en état de défendre les lignes de la Trouille et se replia sur Quiévrain (6 septembre). Cette erreur permit aux alliés de franchir la Trouille après la Haïisne, le 7 septembre, et de se placer entre Mons et les Français. Dans la nuit du 8 au 9, Villars, avec toutes ses forces réunies, gagna la trouée de Malplaquet, qui débouche entre deux bois dans la plaine de Mons. Les ennemis étaient en face, à Aulnoit. Le 9 ct le 10 se passèrent à s’observer et à se canonner. Villars voulait se faire altaquer et non point attaquer lui-même en plaine, avec de nouvelles levées mal équipées, mal montées, affaiblies par les privations, une armée parfaitement organisée et supérieure de trente mille hom-

1. On dit que le commandant de la citadelle, qui était précisément l'ingénieur qui l'avait construite, blessé qu’on l’eût subordonné au gouverneur de la ville, moins capable et plus nouveau que lui, mit dans la défense un mauvais vouloir qui alla jusqu’à la trahison : après la reddition de la citadelle, le vieux commandant passa eu service des ennemis.

mes. Les ennemis, quand ils furent au complet, eurent cent soixante-deux bataillons et trois cents escadrons tous très-forts, contre cent vingt bataillons et deux cent soixante escadrons médiocres, c'est-à-dire environ cent vingt mille hommes contre quatre-vingt-dix mille, et cent vingt canons contre quatre-vingts: on n’avait pas encore vu de telles masses en présence. Malgré les appréhensions exprimées par les députés des États-Généraux, Eugène et Marlborough prirent l'offensive le 11 au matin.

Villars les attendait dans une forte position. Ses deux ailes, composées d'infanterie, occupaient, à droite, le bois de Lasnière, à gauche, le bois de Sars : des abatis d’arbres et des levées de terre protégeaient les ailes et se prolongeaient devant le centre, petite plaine en pente vers laquelle montaient deux ravins et que fermait, du côté opposé, la petite rivière d’Honneau : les deux ailes se recourbaient, comme les pointes d’un croissant, sur ce centre, que garnissait le reste de l'infanterie; en arrière se déployait toute la cavalerie sur le plateau. « C'était tout ensemble, dit le panégyriste du prince Eugène, une espèce de gueule infernale, un gouffre de feu, de soufre et de salpètre, d’où il ne semblait pas qu’on püût approcher sans périr. » Villars, voyant l'ennemi en mouvement, prit le commandement de l’aile gauche et donna la droite au vieux Boufflers, qui, bien que son ancien dans le maréchalat, était venu cordialement se mettre à sa disposition pour l’aider et le suppléer en cas de malheur, inspiration digne du patriotisme et du désintéressement de ce loyal guerrier ‘. Les soldats méritaient d’avoir de tels chefs : on venait de leur distribwer le pain dont ils manquaient depuis la veille; ils en jetèrent une partie pour courir plus légèrement au combat?. Les deux

1. Bouflers venait de rendre à l'État un autre service. Il avait apaisé, plus par douceur que par force, une émeute suscitée à Paris par l’excès de la misère. Le gouvernement faisait distribuer quelques secours; on avait ouvert, le 6 août, des ateliers publics, qu'on employait à niveler une butte proche la porte Saint-Denis; on ne payait les ouvriers de ces ateliers qu'avec un morceau de pain, qu’on ne leur donnait pas fort régulièrement : un jour, comme le pain ne venait pas, ils se soulevèrent, pillèrent les boulangeries, et attaquèrent l'hôtel du lieutenant de police : on fit marcher contre eux la maison du roi, et cela eût pu avoir de grandes suites, si Boufflers n’eût été à pied haranguer avec l’éloquence du cœur cette foule désespérée, — Le même jour, le carrosse de madame de Maintenon avait été insulté dans le fau-

bourg Saint-Antoine. V. Dangeau, t. III, p. 110. 2. Voltaire, Siècle de Louis XIV, chap. XXI; d'après le témoignage de Villars.

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