EUGÈNE À LONDRES
son héros, Eugène, à Londres, pour seconder Marlborough dans la politique, comme auparavant dans la guerre. Le nouvel empereur avait chargé Eugène de promettre à la reine que, si elle voulait continuer la guerre, il porterait son contingent au delà de cent trente mille hommes, en enverrait trente mille en Espagne, contribucrait de son or comme de ses soldats, etc. Une adresse des lords, en faveur de la guerre, devait servir de préface aux propositions d’Eugène. On espérait émouvoir le peuple de Londres, en lui montrant les deux grands capitaines réunis pour demander les moyens d’abattre la France; on comptait peser, par lintimidation populaire, sur la chambre des communes et, par la chambre, sur la reine, enfin renverser violemment le ministère, peut-être même faire plus! Le bruit d’un nouveau 1688 au profit de l'électeur de Hanovre courait les rues. Les ministres prévinrent le coup : Marlborough fut déposé du généralat, remplacé par le duc d’Ormond et accusé d'énormes péculats; les communes approuvèrent qu’on l’obligeât à rendre ses comptes et n’admirent pas que la victoire couvrit tout. Une promotion de pairs changea la majorité chez les lords. Quand Eugène arriva (16 janvier 1712), il trouva toutes les positions perdues, tous Les moyens d’action annulés. La reine put récriminer avec bien plus de raison encore contre l’Autriche que contre la Hollande, et objecta le peu que la maison d'Autriche avait fait pour elle-même, auprès des immenses sacrifices que s'était imposés l'Angleterre et qu’elle ne pouvait plus continuer‘. Eugène, Marlborough, l’envoyé de Hanovre, les chefs des whigs, agitèrent, dit-on, les desseins les plus violents; il n’éclata, toutefois, ni complot, ni émeute, et Eugène, après avoir perdu deux grands mois à Londres, revint à La Haie, le 31 mars, s’apprêter à rentrer en campagne sans son redoutable compagnon d’armes.
Les conférences pour la paix générale s'étaient ouvertes le 29 janvier, à Utrecht. Les plénipotentiaires anglais, l’évêque de
1. L'empereur n’avait contribué en rien aux frais de la guerre d'Espagne, sauf la solde de deux mille hommes en 1711, tandis que l'Angleterre y avait-soldé cinquante-six mille hommes, de 1709 à 1711, pour son compte, outre treize bataillons et dix-huit escadrons pour le compte de l’empereur. Il est vrai que les cinquantesix mille hommes n'étaient pas tous sous les drapeaux et qu’il restait bien des guinées dans des mains intermédiaires : le général en chef en savait quelque chose!
Bristol et le comte de Strafford, s’y étaient rendus vers le 15 et les Francais le 19 : c’étaient le maréchal d’Huxelles et l’abbé de Polignac, que le roi dédommageait ainsi de leur triste mission de Gertruydenberg, et Ménager, le négociateur des préliminaires de Londres. Les représentants de l'empereur, qui avaient d’abord protesté de n’envoyer personne, arrivèrent le 9 février; les conférences se tinrent en français, « sans que cela püût tirer à conséquence », déclara-t-on, « les ministres de l’empereur ne devant parler que latin ‘ ». La France présenta ses offres le 11 février. Les alliés répondirent, le 19, par des contre-propositions; PAngleterre répondit seule directement. Les Français refusèrent de discuter par écrit et voulurent négocier de vive voix, suivant la coutume ; le congrès, qui avait semblé devoir avancer rapidement par la pression de l'Angleterre sur le reste des alliés, fut, au contraire, suspendu plusieurs mois durant. Il était survenu en France de funestes événements dont le contre-coup se faisait sentir à Utrecht et à Londres, où la vraie négociation continuait d’être bien plus qu’à Utrecht.
Louis, deuphin de France, seul fils légitime de Louis XIV, était mort dans sa cinquantième année, le 14 avril 1711, quelques jours avant l’empereur Joseph. À peine pouvait-on dire qu'il eût jamais vécu pour l’histoire. Sans vices et sans vertus, sans passions et sans volonté, il n’eût laissé aucune trace, si, un jour, un éclair d'intelligence et d'humanité n’eût illuminé cette âme enfoncée dans la matière : ce fut le jour où il essaya de s’opposer à la révocation de l’édit de Nantes!
Par la mort du dauphin, le duc de Bourgogne. appelé Louis comme son père et comme son aïeul, était devenu l'héritier immédiat du trône. On a déjà vu figurer plus d’une fois, dans cette histoire, ce célèbre élève de Fénelon, caractère aussi fortement marqué que celui du précédent dauphin avait été effacé. Nous avons raconté son éducation, plus fructueuse que les leçons de Bossuet à son père; nous l'avons montré, dès sa première jeunesse , étudiant, avec l’attention et la sagacité d’un homme fait, la condition et les intérêts du peuple qu’il devait être appelé à