‹ Histoire De France Volume 14Chapitre 296 sur 341 · LE NOUVEAU DAUPHIN · texte numérisé non relu

LE NOUVEAU DAUPHIN

gouverner. Ses débuts à la guerre, en 1702 et 1703, avaient été assez heureux; mais la funeste campagne de 1708 avait amené contre lui dans l’opinion une réaction très-vive, entretenue avec soin par la cabale de Vendôme. Les amis de Vendôme formaient la petite cour du dauphin et comptaient régner avant peu sous le nom du faible fils de Louis XIV, en tenant le petit-fils à l’écart. Le duc de Bourgogne, quelque temps abattu sous ce coup, puis encouragé par les lettres de Fénelon!, par les conseils de Beauvilliers, de Chevreuse, de Saint-Simon, têchait de se relever et d’amender les défauts, non de cœur, mais de conduite, qui lui avaient aliéné le public. Son père mourut sur ces entrefaites. Il n’en avait pas été aimé. Le dauphin sentait dans ce fils si austère et si instruit comme un reproche vivant de ses mœurs relâchées et de sa profonde ignorance. Louis XIV lui-même, qui, malgré sa régularité pratique et ies gages trop fameux donnés à sa foi, n’eut jamais de goût pour la vie dévote, avait souvent traité avec une impatience un peu dédaigneuse les scrupules monastiques du jeune prince et son rôle de censeur muet au milieu des pompes de Versailles. Il avait fallu les grâces enjouées de la duchesse de Bourgogne, pour faire pardonner la rigidité de son époux. La mort du dauphin rapprocha complétement l’aïeul et le petit-fils. Le nouveau dauphin fit ce qu’il fallait pour se rendre agréable et nécessaire au roi : Louis, qui sentait se précipiter le déclin de l’âge, se rattacha fortement à son jeune héritier; la simple présence aux conseils, avec voix consultative, accordée au duc de Bourgogne dès 1702, se transforma en une participation effective aux affaires, presque en un partage de l’autorité royale. Louis XIV envoya les ministres travailler chez le dauphin, lui si jaloux de maintenir sa puissance unique comme celle de Dieu! Quelques mots du roi adressés à une députation de l’assemblée du clergé expliquèrent publiquement ces nouveautés qui avaient étonné la cour. « Voilà, » dit le roi aux prélats, voilà un prince qui me succèdera bientôt, et qui, par sa vertu et sa piété, rendra

1. Le maître et l'élève ne s'étaient revus que deux fois depuis l'exil de Fénelon, aux passages du prince à Cambrai en 1702 et 1708. On a d'attendrissants récits de ces entrevues où la crainte du roi comprima leur mutuel amour.

l'église encore plus florissante et le royaume plus heureux *. »

En changeant de situation, le nouveau dauphin sembla changer de caractère. Cette timidité sauvage, cette résignation inerte, qui le séparaient du monde, firent place à une sorte d’épanouissement : le sentiment de ses devoirs mieux compris, l’obligeant à sortir de soi, à se communiquer aux hommes, à développer les facultés qu’il repliait en lui-même par défiance ou par humilité, à donner de l’accent et de l'autorité à sa parole, il vit bientôt l'opinion lui revenir avec impétuosité, comme pour le dédommager de lui avoir été trop sévère. Il ne fut plus seulement, comme autrefois, enveloppé dans l’auréole de son maître, à qui la popularité restait fidèle après quinze ans d’exil : il eut sa popularité personnelle, et le public identifia dans ses espérances l’héritier du trône et le grand exilé de Cambrai, ministre ou inspirateur du règne futur. L’attente d’un règne réparateur s’emparait de tous les esprits : le vieux roi lui-même accueillait, comme on l’a vu, d’une manière touchante, l’idée de laisser à son peuple le repos et le bonheur après une gloire si chèrement achetée. Le dauphin avait pour lui les dévots, dont il était le modèle, les libres penseurs et les dissidents, qui comptaient retrouver dans l'élève de Fénelon la tolérance pratique de son maître : sa charmante femme lui ramenait la partie jeune ou frivole du public, qui ne pouvait croire que les plaisirs disparussent avec une telle reine, si grave et si rigoriste que fût le roi. Chacun se faisait un avenir selon ses vœux.

La jeune dauphine avait eu très-grande part à cette heureuse péripétie : elle s'était fait le lien entre son époux, d’une part, et de l’autre, le roi et madame de Maïintenon, qu’elle subjuguait par ses grâces adroites et naïves. Piquante, originale dans toute sa personne ainsi que dans ses traits irréguliers et séduisants, affable aux petits comme aux grands, gaie, folle, étincelante d’esprit, de verve et de coquetterie, avec une taille et un port « de déesse marchant sur les nues », comme on disait dans les salons mythologiques de Versailles, elle était le dernier rayon qui réjouissait la vieillesse du Grand Roi, la vie et l'âme de la cour,

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