‹ Histoire De France Volume 14Chapitre 297 sur 341 · DEUIL DE LA FAMILLE ROYALE · texte numérisé non relu

DEUIL DE LA FAMILLE ROYALE

l’idole de la jeunesse française : les vieillards croyaient revoir en elle madame Henriette et les beaux jours de Versailles naissant.

L'hiver de 1711 à 1712 avait commencé sous des auspices bien moins sombres que les hivers précédents : la paix faite, ou à peu près, avec l'Angleterre, la paix générale en perspective, à des conditions si différentes de celles qu’on avait été sur le point de subir, semblaient promettre que 1712 serait le terme des malheurs publics. Tous les cœurs se dilataient, quand, tout à coup, le 5 février, la dauphine fut prise de la fièvre; de violentes douleurs se firent sentir à la tête; des marques rougeâtres parurent à la peau. Le 11, la dauphine se trouva si malade qu’on lui parla de confession. Elle renvoya son confesseur jésuite et demanda un religieux d’un autre ordre, incident qui causa une vive sensation, promptement effacée par une émotion bien plus violente. Le 12 au soir, Marie -Adélaïde de Savoie expira à vingt-six ans.

Le dauphin, qui n’avait pas quitté sa femme pendant les premiers jours de la maladie, avait été à son tour, la veille de la catastrophe, saisi de la fièvre. On l’emmena de Versailles à Marli, avec le roi et madame de Maiïintenon. L’effort qu’il se fit pour étouffer les explosions de son désespoir et pour accepter chrétiennement son malheur redoubla l’inflammation : les mêmes marques qui avaient paru chez sa femme s'étaient montrées sur son corps, mais « plus livides que rougeâtres », dit Saint-Simon. Le 18 au matin, il mourut. Il n’avait pas encore trente ans.

Le jeune couple qui venait de disparaître laissait deux fils de cinq et de deux ans. Les deux enfants furent pris du même mal que les père et mère : l'aîné, qui avait porté le titre de duc de Bretagne, mourut le 8 mars. L'autre, le duc d'Anjou, ne fut pas emporté par la crise de la maladie, maïs resta si languissant qu'on s'attendait à ce qu’il suivit avant peu ses parents et son frère à Saint-Denis.

Il faut renoncer à décrire l'effet de ces horribles coups sur le roi, qui sentait se briser la consolation et l’appui de sa vieillesse, l'avenir de son état et de sa race; sur Fénelon et ses amis, qui, foudroyés à la fois dans leur esprit et dans leur cœur, voyaient ensevelir au fond d’un sépulere, avec l’objet de leur amour, leurs idées de bien public et de régénération, au moment où ils

s'étaient crus tout près de les réaliser; sur la France, enfin, qui, perdant son futur chef à l’instant même où elle l’adoptait comme l'enfant de son affection, retombait dans les ténèbres et dans l’inconnu ! L'on ne put séarésigner à s’incliner sous la main de la nature, instrument di, ne desseins de la Providence. La douleur publique voulut trouver des crimes sous tous ces malheurs et chercha une victime expiatoire jusque sur les marches du trône.

Le duc d'Orléans, neveu et gendre du roi, n’avait plus entre le trône et lui, si le duc d'Anjou mourait aussi, que le roi d'Espagne, à qui toute l’Europe interdisait la réunion des deux couronnes, et le duc de Berri, le dernier des petits-fils de Louis XIV. Le duc de Berri, aussi nul qu'avait été son père, était gendre du duc d'Orléans et entièrement gouverné par sa femme, jeune princesse d’un esprit violent et d’un cœur dépravé. Les bruits les plus révoltants couraient sur cette famille : on soupçonnait des relations incestueuses entre le père et la fille‘. L’ambition de Philippe d'Orléans n’était pas moins accusée que ses mœurs, depuis ses projets sur l'Espagne, fort envenimés, à ce qu’il semble, par ses ennemis. Ses qualités mêmes tournèrent contre lui dans ce moment d'angoisse et de délire : son goût des sciences et des arts menaça de lui être plus fatal que ses vices ou que l’impiété dont il faisait parade ; esprit actif et curieux de connaître les secrets de la nature ?, il étudiait la chimie, peu répandue encore; la chimie n’était encore pour la foule que l’art de faire de l’or ou de faire du poison. Le cri public fut effroyable : « Philippe a fait le coup; sa fille, complice de ses plaisirs et de ses travaux, est une autre Brinvilliers ! » La multitude menaça de déchirer le duc d'Orléans le jour des funérailles. Le malheureux prince alla demander au roi la Bastille et des juges. Louis était plus malheureux encore, s’il est possible ! Ses petits-enfants

1. Saint-Simon, ami du duc d'Orléans, le défend avec chaleur; mais toutes les apparences étaient contre le prince. — Saint-Simon, t. VII, p. 304.

2. Il avait même, dans sa jeunesse, cherché à connaître des secrets en dehors de la nature ; car il avait bravement fait tous ses efforts pour voir le diable. Les sciences occultes du moyen âge donnaient ainsi la main chez lui à l'incrédulité. Y, Saint- Simon, t. XII, p. 199.

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