ACCUSATIONS CONTRE ORLÉANS
étaient les victimes : son gendre et sa petite-fille ‘ étaient peut-être les assassins; lui, qui, dit-on, appelait le duc d'Orléans pour ses bravades d’impiété, un fanfaron de crimes *, doutait maintenant s’il n’était pas, en effet, le plus exécrable des criminels. Les médecins et les chirurgiens qui avaient ouvert les corps étaient partagés sur la question de poison! Le vieux roi garda néanmoins la force d’âme et la présence d’esprit nécessaires pour refuser à l’accusé l’irréparable scandale du procès qu’il sollicitait; mais ce poids affreux pesa longtemps sur la tête de Philippe : le temps, et surtout la vie du petit duc d'Anjou, qui, en survivant, lui enlevait tout le fruit de ses prétendus forfaits, purent seuls finir par le justifier aux yeux de la France. On finit par comprendre qu’il n’y avait eu d’autre poison qu’une fièvre rouge, maligne et mal sortie (une rougeole pourprée), qui eut un caractère épidémique dans ce funeste hiver.
Les regrets excités par la mort prématurée du duc de Bourgogne n’ont pas disparu avec l'interprétation sinistre de cette mort. La tradition de ces regrets s’est perpétuée jusqu’à nous : notre génération a pu entendre encore des vieillards exprimer la pensée que le petit-fils de Louis XIV eût régénéré, eût sauvé la monarchie. Les hommes attachés aux souvenirs du passé n’ont cessé de pleurer en lui le représentant le plus pur de leur foi; les philosophes, les hommes des temps nouveaux, ont aussi salué de leurs douloureux hommages cette tombe fermée sur tant d’espérances. Il y a, dans une telle unanimité, un sentiment qui fait honneur au cœur humain, et c’est là, pour l’objet de tant de larmes, une espèce d’auréole que l’histoire doit respecter. L'homme, en effet, chez le duc de Bourgogne, méritait le respect de tous; mais le prince eût-il donné à la France tout ce qu’elle attendait de lui? L’eût-il conduite dans le sens de ses vraies destinées? Eût-il, nous ne disons pas résolu, la monarchie ne pouvait le faire, mais du moins ajourné pour longtemps les formidables questions de l'avenir? — Nous ne le pensons pas, et c’est dans les écrits de son maître et dans les siens propres que nous puisons cette opinion négative.
1. La mère de la duchesse de Berri était une fille du roi et de madame de Montespan, 2. Saint-Simon, t. XI, p. 346.
Nous avons analysé ailleurs ‘ les ouvrages écrits par Fénelon pour l'éducation du duc de Bourgogne et nous y avons cherché les théories de ce grand homme. Quant à l'application, il en a posé les jalons de sa propre main en novembre 1711, dans un mémoire transmis au jeune prince par le duc de Chevreuse. Voici les moyens que Fénelon propose pour rétablir l'État : renouveler les lois somptuaires; renoncer à toute dépense pour les arts et bâtiments jusqu’à l’acquittement de la dette; réduire les appointements; réduire les dettes au denier 30 (c’est la banqueroute, palliée à ses yeux par l’aversion ecclésiastique contre l'intérêt); établir partout des assiettes (pour la répartition de l'impôt), comme en Languedoc, et des États Provinciaux, auxquels seront attribuées la police et la destination des fonds, etc. ; abolition des gabelles, des cinq grosses fermes, de la capitation et de la dîme royale; réduction de l'impôt ordinaire à la taille généralisée et rectifiée. Le roi demandera la somme : les États Provinciaux ordonneront et lèveront l’impôt devant produire cette somme. Plus d’intendants; des envoyés du roi viendront de temps à autre inspecter les provinces; rétablir les États-Généraux, mais sur un pied plus aristocratique qu’autrefois : ils seront composés des évêques, d’un seigneur de haute noblesse et d’un homme considérable du tiers élus dans chaque diocèse : ils délibéreront sur les fonds pour charges extraordinaires, sur la guerre, sur toutes matières. Ils seront triennaux et délibéreront aussi longtemps qu’ils voudront : leur autorité est par voie de représentation; plus de ministres; un conseil d'état, toujours présidé par le roi, et six autres conseils composés de grands personnages régleront toutes les affaires du royaume.
Pour ce qui concerne l’Église, continue Fénelon, elle est moins libre à certains égards en France que les églises simplement tolérées en pays non catholiques, et qui élisent, déposent, assemblent librement leurs pasteurs. Le roi, dans la pratique, est plus chef de l'Église que le pape : les libertés gallicanes sont libertés à l'égard du pape, servitudes à l’égard du roi. Les juges laïques dominent les évêques, comme le tiers-état (par les ministres et