‹ Histoire De France Volume 14Chapitre 314 sur 341 · LANDAU REPRIS · texte numérisé non relu

LANDAU REPRIS

mulle soldats et en aurait cent dix mille quand il serait au complet. Eugène était derrière les lignes d’Etlingen, avec des corps détachés depuis Mayence jusqu’à la Forêt-Noire, et s’apprêtait à masser ses troupes afin de passer le Rhin à Philipshbourg; mais il manquait des ressources nécessaires pour faire vite : Villars le prévint et compensa son infériorité momentanée en se concentrant et en opérant avec la même célérité qu'à Denain, mais sur un plus vaste espace. Il feignit de menacer les lignes d’Etlingen, lança son armée à marche forcée jusqu’en face de Philipsbourg, masqua la tête de pont de cette forteresse et occupa Spire (4-6 juin). L'armée avait fait seize lieues en vingt heures.

Landau fut ainsi coupé d’avec l’armée ennemie. Un gros de cavalerie poussa de Spire à Worms et détacha des partis jusqu’à Coblentz. Un corps arrivé de la Moselle prit Kayserslautern et acheva d'assurer aux Français la partie du Palatinat entre la Sarre et le Rhin. Toutes les troupes qui avaient formé les diverses armées françaises ralliaient successivement Villars, qui finit par disposer d’une force écrasante, deux cents bataillons et plus de trois cents escadrons. Le 11 juin, le corps d’armée de la Sarre investit Landau : le reste des forces françaises, réparti entre plusieurs camps, gardait le Rhin de Mayence à Huningue. La garnison de Landau était nombreuse, huit à neuf mille hommes; les excellentes fortifications de Vauban avaient encore été augmentées par les alliés depuis 1704. Villars, regardant sa position comme inattaquable, assuré de sa subsistance par la bonne discipline de son armée et par l'étendue de pays soumise à ses contributions, ménagea la vie du soldat plus qu’il n’avait coutume de le faire et laissa marcher méthodiquement le siége par la sape et la mine. Eugène jugea le secours impossible et n’essaya même pas de passer le Rhin pour tenter quelque diversion. Les moyens d’action ne lui venaient que lentement : l'argent d'Angleterre n’était plus là pour donner la vie et le mouvement aux lourdes masses germaniques. Eugène eut toutefois enfin, dans le courant d’août, cent vingt-cinq bataillons et deux cent quarante-quatre escadrons; mais, le 20 de ce mois, le commandant de Landau s’était rendu prisonnier avec sa garnison.

Villars ne se contenta point de cet avantage. Après avoir remis

Landau en défense, il partit de Spire le 11 septembre pour Fort- Louis et Strasbourg, laissa le maréchal de Besons avec son corps d'armée au Fort-Louis pour contenir Eugène, passa le Rhin à Kehl, le 18 septembre, et suivit son avant-garde, qui, après avoir feint de vouloir se diriger vers les sources du Danube, prit la route de Freybourg. Le 20, l’armée fut en vue de cette capitale du Brisgau. Les ennemis avaient puissamment fortifié, depuis quelques années, Freybourg et ses aboutissants : ils avaient retranché la montagne de Holgraben, à trois lieues de Freybourg, et, tout près de la ville, la montagne de Roskhof, où aboutissaient des lignes qui partaient de Hornberg et qui barraient tout l’espace entre les vallées de la Kinzig et de la Treisam. On alla droit au camp de Roskhof: dix-huit bataillons garnissaient la crête de cette hauteur et pouvaient être rapidement renforcés par d’autres corps. Comme à Denain, Villars assaillit redoutes et demi-lunes, sans fascines, sans outils, avec des hommes. Il lança devant lui cinq cents grenadiers et les suivit à la tête d’une des colonnes d’attaque : la pente était si raide, que son cheval s’abattit sous lui et faillit le jeter dans le précipice. Il grimpa des pieds et des mains, aidé par les grenadiers et entouré d’une élite de jeunes princes et de jeunes courtisans. Tout fut emporté, sur trois points à la fois, presque sans perte pour les vainqueurs. Le gros de l’infanterie ennemie se jeta dans Freybourg : la cavalerie s’enfonça dans les gorges de la Forèt-Noire; Villars la poursuivit avec un fort détachement, trouva les lignes du Holgraben abandonnées, se saisit de tous les passages, poussa jusqu'aux sources du Danube, envoya des partis mettre à contribution le pays au-delà de ce fleuve, puis revint trouver le gros de son armée sous Freybourg.

Malgré la facile conquête des lignes de la Forèt-Noire, le siége de Freybourg était encore une rude entreprise. Freybourg était protégé par treize mille combattants et par un quadruple étage de forteresses disposées en amphithéâtre sur le penchant de la montagne qui commande la ville. Ce siége fut bien plus meurtrier que celui de Landau : la saison qui avançait, le manque de fou rages, la crainte des tentatives d’Eugène, qui s'était avancé jusqu’au Holgraben, ne permettaient plus d'avancer pas à pas comme a Landau. On emporta les dehors à coups d'hommes. Un seul

(1748) PRISE DE FREYBOURG. 579

assaut, dans la nuit du 14 au 15 octobre, coûta plus de quinze cents morts ou blessés. Ces sacrifices, du moins atteignirent leur but: Eugène, après avoir reconnu le degré d’avancement du siége et la manière dont les passages des montagnes étaient gardés, désespéra de secourir la place et retourna à Etlingen. Villars pressa d’autant plus énergiquement ses opérations. Le nombre même de la garnison devait, dans son opinion, abréger le siége. Les subsistances ne pouvaient être en rapport avec les besoins de cette multitude, encore grossie par toute la noblesse du pays et par les femmes et les serviteurs des officiers du corps battu sur le Roskhof. Villars refusa de laisser sortir les dames. Le 30 octobre, comme on se disposait à donner l'assaut au corps de ‘la place, le gouverneur fit prévenir Villars qu’il s'était retiré dans les forts et qu’il abandonnait les blessés, les malades, les familles des gens de guerre et la ville à l'humanité des Français. La ville se racheta du pillage par une rançon d’un million et on laissa partir les réfugiés d’alentour ; mais, quant aux blessés et aux familles des militaires, Villars signifia au gouverneur que c'était à lui et non aux Français à les nourrir. Le gouverneur voulut s’y refuser; mais ses soldats s’ameutèrent pour l’obliger de donner du pain à leurs malheureux camarades qu’on laissait mourir de faim. Il n’en envoya que la moitié de ce qui était nécessaire. Villars fut inflexible. Enfin, après d’assez longs pourparlers, Eugène envoya au gouverneur l'autorisation de rendre les forts, à condition que la garnison ne restât pas prisonnière (16 novembre.) Elle sortit le 20, forte encore de sept mille hommes.

La prise de Freybourg termina cette campagne, qui, de même que la précédente, avait rappelé les anciens jours et doré de quelques rayons de gloire la fin du grand règne. Le soleil couchant dissipait les nuages qui le couvraient depuis si longtemps et brillait d’une dernière splendeur !.

L'Allemagne, châtiée, avec justice, de son obstination à souteni une cause qui lui était parfaitement étrangère, se lassait enfin de se sacrifier à l’orgueil autrichien. Dès le siége de Landau, l’électeur palatin et le prince de Bade-Dourlach avaient fait quelques

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