Hist. de l'Édit, t. V, liv. xxIv
2. Documents sur l'Alsace, publiés par Van Hufel, p. 142 et suivantes.
(1685-1686] LES: V AUDIOLS. 53
mises au Piémont, Le gouvernement français ne voulut pas les souffrir dans cet asile. Le duc Victor-Amédée IT enjoignit aux réfugiés de quitter ses terres (4 novembre). L'ordre fut mal exécuté et Louis XIV exigea davantage. Le duc, par un édit du 1e février 1686, prohiba l'exercice du culte hérétique et ordonna la fermeture des écoles, sous peine de la vie. Les barbes (ministres), les maitres d'école et les réfugiés français devaient sortir des états du duc avant quinze jours, sous la même peine. Les Vaudois répondirent en prenant les armes, sans calculer la force immense de leurs oppresseurs. Les trois vallées furent assaillies à la fois par les troupes françaises et piémontaises : les Français étaient commandés par le gouverneur de Casal, Catinat, noble cœur, esprit élevé et philosophique, qui déplorait sa funeste mission et qui essaya de négocier avec les insurgés ; mais Catinat ne put ni décider à la soumission ces hommes résolus de périr plutôt que de renoncer à leur foi, ni retenir la fureur de ses soldats exaspérés par la vigueur de la résistance. Les vallées de Saint- Martin et de La Pérouse furent forcées et les vainqueurs y commirent d’affreuses barbaries. Pendant ce temps, les Piémontais, après avoir fait mettre bas les armes, par de fausses promesses, aux montagnards qui gardaient l'entrée du val de La Luzerne, égorgeaient au pré de la Tour trois mille femmes, enfants et vieillards ! On fouilla les retraites les plus cachées des Alpes; une multitude de malheureux furent exterminés en détail : plus de dix mille furent traînés prisonniers dans les forteresses du Piémont, où la plupart moururent de misère. Une poignée des plus braves parvinrent à se maintenir dans des rochers où l’on ne put les forcer et, protégés par l’intervention des puissances protestantes et surtout des Suisses, obtinrent enfin la liberté d’émigrer, et pour eux et pour tous leurs coreligionnaires *.
On a vu souvent dans l’histoire de bien plus grandes effusions de sang que celle qu’amena la révocation de l’édit de Nantes, des scènes de destruction ordonnées plus directement et sur une plus vaste échelle encore par les gouvernements, et parfois la même opposition entre une civilisation très-avancée et des actes de sau-
1. Hist. de l'Édit des Nantes, t. V, p. 926. — Mém. chronolog. et dogmat., t. III,
B. 285. — Mém. de Catinat, t. 1, p. 20, 256. Paris, 1820.
vage barbarie; mais aucun spectacle ne blesse au même point le sens moral et l'humanité , que cette persécution exercée à froid et d’après des idées abstraites, sans l’excuse de la lutte et du danger, sans la fièvre ardente des batailles et des révolutions. Les vertus mêmes des persécuteurs sont ici comme une monstruosité de plus : sans doute, on vit aussi, plus tard, parmi les auteurs d’une autre terreur, ce même contraste qui étonne et trouble la conscience de la postérité; mais ceux-là, du moins, jouaient chaque jour leur vie contre la vie de leurs adversaires et, avec leur vie, l’existence même de la patrie engagée dans leur cause!
Un million et demi de Français! étaient dans l’épouvante et le désespoir; et cependant tout retentissait de chants de victoire autour de Louis le Grand. Le vieux Le Tellier lève au ciel la main qui vient de signer la Révocation et parodie, à propos d’un édit qui rappelle les temps de Décius et deDioclétien, le cantique par lequel Siméon saluait la naissance du Sauveur. Il meurt en fanatique, après avoir vécu en froid et astucieux politique (31 octobre 1685)? ; il meurt, et les voix les plus éloquentes de l’église gallicane éclatent en hymnes triomphales, comme sur la tombe d’un héros victorieux! «Publions ce miracle de nos jours », s’écrie Bossuet, dans cette oraison funèbre de Le Tellier, où il laisse néanmoins percer l’appréhension de nouveaux combats et d’un sombre avenir pour l’Église; « épanchons nos cœurs sur la piété de Louis; poussons jusqu’au ciel nos acclamations, et disons à ce nouveau Constantin, à ce nouveau Théodose, à ce nouveau Marcien, à ce nouveau Charlemagne... Vous avez affermi la foi, vous avez exterminé les hérétiques; c’est le digne ouvrage de votre règne, c’en est le propre caractère. Par vous, l’hérésie
1. C’est à ce chiffre que nous croyons pouvoir estimer approximativement le nombre des réformés français en 1685, après les pertes que les conversions et les émigrations leur avaient fait subir depuis une vingtaine d'années. Les contemporains varient dans leur estimation depuis 800,000 à 900,000 jusqu’à 2,000,000. Le premier chiffre est beaucoup trop faible, le second est trop élevé. D’après la correspondance des intendants, il paraîtrait que le Midi seul en contenait bien 800,000; ils étaient aussi fort nombreux dans le Poitou, la Saintonge et les pays voisins; probablement au moins 300,000. La généralité de Rouen en comptait 20,000; le reste de la Normandie probablement beaucoup plus. Quelques centaines de mille devaient être disséminés dans le reste de la France.
2. Il eut pour successeur le conseiller d'état Boucherat, qui a peu marqué dans l'histoire.