LOUIS XIV ET LES JACOBITES
tance indirecte‘. Le duc d'Ormond, l’ex-commandant en chef des troupes anglaises, révoqué par Georges Ier, devait se mettre à la tête du mouvement : menacé d’être arrêté, au lieu de donner le signal de l’insurrection, il s'embarqua et gagna la côte de France. Malgré ce désappointement, on continua les préparatifs : Louis XIV procura sous main au prétendant un vaisseau, des officiers, des armes pour dix mille hommes, et lui fit prêter par Philippe V 1,200,000 francs, qu’il était hors d’état de lui avancer sur sa propre cassette. Le plan des jacohites était d’entraîner Louis XIV au delà de ses prévisions et de rejeter la France dans la guerre malgré elle; on en était là vers le mois d’août 1715 et il y avait toute apparence que les jacobites réussiraient à faire commettre au vieux roi cette faute, plus fatale encore que celle qu’il avait faite autrefois en reconnaissant Jacques III à la mort de Jacques IF?.
L'idée d’une nouvelle guerre devait être, en effet, quelque chose d’effrayant pour qui considérait l’état de la France. La France était comme un coursier épuisé, qui, à force de courage, achève de fournir la carrière et, arrivé au bout, s’abat sans pouvoir se relever. Les chiffres disent tout, en matière économique : en 1712, la dépense avait atteint deux cent quarante millions; l'impôt n’atteignant pas cent treize millions, dont soixante-seize millions à déduire pour les charges et les diminutions forcéesÿ, il n’était pas restétrente-sept millions au trésor : on avait donc anticipé, jusqu’en 1717, sur la capitation, près de vingt-trois millions, sur la dîme, vingt-six, sur divers autres impôts, trente-cinq et demi, et obtenu quatre-vingt-treize millions sur des affaires extraordinaires, et il était resté près de trente-huit millions de dépense qu’on n’avait pu assigner sur rien. Desmaretz fournit toutefois encore à la campagne de 1713 par des expédients du même genre, anticipations, aliénations de droits domaniaux, rentes créées sur
1. Villars, en signant la paix avec l'empire à Baden, avait déjà pressenti le prince Eugène sur les dispositions de l’empereur, dans le cas où la France aiderait au rétablissement du prince légitime en Angleterre {septembre 1714). Villars, p. 233.
2. Mém. de Berwick, t. Il, p. 195-231. — Mém. secrets de Bolingbroke. — Voltaire, Siècle de Louis XIV, chap. xx1v.
3. C'est-à-dire les remises d'impôts pour impuissance absolue de payer, et même æs secours directs du roi aux provinces les plus souffrantes.
les tailles au denier 12 avec remboursement par annuités, emprunts forcés sur les officiers de finances, les maires des villes, etc., sous forme de taxations remboursables sur les tailles, avances soutirées aux receveurs généraux par des promesses qu'il ne leur tenait pas ‘, etc.; lorsqu'il vit approcher la paix générale, il commença de tenter quelques efforts pour remonter du fond de ce gouïfre, ou, plutôt, à vrai dire, pour s'arranger une existence possible dans le gouffre même. Il cessa d’aliéner les domaines : il remit sur l’ancien pied les droits d’entrée et les péages, doublés depuis quelques années, il diminua la gabelle. Il se trouvait en face d’une masse énorme de rentes provenant en partie dé la consolidation des billets de toute nature; toutes les rentes antérieures à 1709 avaient déjà été remises à cinq pour cent; on ne les en payait pas mieux ; vers octobre 1713, on devait deux années entières ; un édit de ce mois convertit en nouveaux contrats à quatre pour cent toutes les rentes acquises sur l'Hôtel de Ville depuis 1702 et joignit au capital les deux années arriérées. L’édit statua que les rentes sur les aides, gabelles, cinq grosses fermes, et quelques autres, vendues depuis 1702 et tombées par là dans la spéculation et l’agiotage, ne seraient admises à cette conversion que sur le pied des trois quarts du capital, et même des trois cinquièmes pour les plus récentes ; que les mêmes rentes, conservées par leurs détenteurs depuis 1702, seraient admises au pair. Les rentes viagères, créées de 1702 à 1710, furent réduites d’un quart; celles postérieures à 1710, de moitié, ainsi que les rentes de la tontine. Seulement, on exempta les rentes de la dîme et de toutes charges. Les rentes quatre pour cent créées par cette opération s’élevèrent à trente millions, et les charges publiques en furent réduites de quatorze millions par an.
Cette réduction forcée était, en réalité, une banqueroute partielle, dans laquelle on introduisait une équité relative : le jeu effréné et frauduleux qui avait eu lieu sur les effets publics, dont
1. C'était mal reconnaître le service qu’ils rendaient en se chargeant des affaires extraordinaires sans autre remise que l'intérêt de leurs avances; il est vrai que ce désintéressement n’était qu’apparent; toute comptabilité étant anéantie, les receveurs généraux se dédommageaient en faisant valoir l'argent de l'État qu'ils touchaient le plus tôt et qu'ils versaient le plus tard possible. V. Baïlli, Hist. financière de la France, &. Il, p. 34