BANQUEROUTES
bés en discrédit (13 décembre 1714); il ne peut tenir parole et supprime la caisse des emprunts, le 2 août 1715, par un édit qui innonce que les promesses seront consolidées en rentes quatre pour cent et, encore, si elles n’ont pas été négociées. Les promesses négociées perdront cinquante pour cent, attendu que les agioteurs les négocient à quatre-vingts pour cent au-dessous du capital nominal. C’est rouler de banqueroute en banqueroute!
Dans l'été de 1715, la situation ne paraît plus pouvoir empirer : plus de crédit public ni privé‘; plus de revenu net pour l’État; la portion des revenus qui n’est point engagée est anticipée sur les années suivantes?. Ni le travail ni la consommation ne peuvent reprendre, faute de circulation; les capitaux sont engorgés dans les caisses des traitants, ou dissipés à Paris dans un luxe stérile; l'usure règne sur les ruines de la société. Les alternatives de cherté et d’avilissement des denrées achèvent d’écraser le peuple. Des émeutes éclatent pour les vivres, dans le peuple et même dans l’armée. Les manufactures sont languissantes ou fermées; la mendicité forcée dévore les villes. Les campagnes sont désertes, les terres en friche, faute d'outils, faute d’engrais, faute de bestiaux, qui ont péri en 1709; les maisons tombent en ruines *. La France monarchique semble près de finir avec son vieux roi. Louis XIV n’a pas voulu du remède violent et systématique qui pouvait sau-
1. Pour avoir 8 millions, le ministre fut un jour obligé de donner 32 millions do billets aux traitants : les billets perdaient donc 75 pour cent!
2. Compte-rendu de Desmaretz. Colbert avait laissé, en 1683, 85 millions de revenu effectif.
3. Le gouvernement tâchait en vain de raviver l’agriculture et l’industrie. Dès 1704, la défense faite, sous Colbert, en 1669, de saisir, si ce n’est pour loyers, les métiers, outils, ete., servant aux lainages et draperies, avait été étendue à toutes les autres industries. En cas de faillite, on devait laisser à l'artisan ses métiers, sauf paiement ultérieur de leur valeur. — En 1708, renouvellement de la défense de saisir les bestiaux. — De 1709 à 1713, priviléges à quiconque remet en valeur les terres abandonnées. — 27 août 1709, prohibition des cotonnades de l’Inde. — 11 juir 1714, prohibition des soieries de la Chine. — Janvier 1712, fondation d’une manufacture de tapis de Perse à Paris. — Janvier 1713, défense de fabriquer des eauxde-vie de grains (pour favoriser les pays vignobles). — Anciennes Lois françaises, t. XX, p. 453-530-541-542-572-583-639-645-648. Celles de ces mesures qui eussent été le plus efficaces dans un temps ordinaire passaient presque inaperçues.
11 y eut, en août 1715, des séditions dans les garnisons de Flandre et d'Alsace, parce qu’on les obligeait à prendre le pain des munitionnaires à plus haut prix qu’au marché! On n’apaisa le mouvement qu'avec de l'argent. — Lémontei, additions aux Mém. de Dangeau, p. 272.
ñ98 LOUIS XIV, (1715)
ver ce grand corps malade, mais qui l’eût transformé et poussé à l'inconnu. Le malade semble aller à la mort. Les empiriques n’y peuvent rien.
Desmaretz, avant même la chute des deux caisses qui lui avaient rendu possible de vivre, avait reconnu que l’état des choses était infiniment pire qu’à l’avénement de Colbert et qu’il était impossible de retrouver les mêmes remèdes : c'était ce qu'avait dit Vauban, quand il était temps encore. Dès la fin de 1714, Desmaretz avait donc présenté au roi un plan de salut public. Il proposait de supprimer, comme on l'avait promis, la dime et la capitation; de charger le clergé, les pays d'États, les généralités, les provinces et les villes d’acquitter, en un certain nombre d'années, le capital des soixante millions de revenu aliénés depuis 1683; de supprimer et rembourser tous les offices créés depuis 1683, au moyen de deux sous pour livre d'augmentation sur la taille et sur les fermes; de reviser et liquider toutes les dettes encore flottantes, comme on avait fait pour celles consolidées en rentes quatre pour cent !.
C'était trop ou pas assez : c'était exiger d’assez grands sacrifices et froisser suffisamment les intérêts des privilégiés pour soulever les plus vives résistances, et ce n’était pas assez pour changer radicalement et définitivement le système des impôts. C'était encore là une réforme bâtarde, quoique d’apparence hardie. Le roi hésita et rien n’était encore décidé vers le mois d’août 1715.
Comme si la ruine matérielle du pays ne suffisait pas, les querelles et les persécutions religieuses se renouvelaient, pour ajouter de nouvelles souffrances morales à cette misère. Le confesseur du roi, le père La Chaise, qui, sauf quelques éclipses de faveur causées par ses différends avec madame de Maintenon, avait été une sorte de ministre des affaires ecclésiastiques, était mort en 1709. Son successeur Le Tellier le fit bien regretter. C'était un fanatique après un politique, un esprit de violence et de scandale après un esprit de tempérament, de modération et de prudence mondaine. Le fanatisme de Le Tellier était de la pire espèce, d:
celle qui prend sa source, non dans les passions exaltées, mai:
1. V. le projet de Desmaretz, dans Forbonnais, t, II, p. 274.