LE PÈRE LE TELLIER
dans les passions haïneuses, et qui joint l'hypocrisie des moyens à la conviction du fond, si l’on peut appeler conviction un aheurtement farouche et aveugle. Par un contraste singulier, ce persécuteur avait débuté par être, sinon persécuté, au moins maltraité par Bossuet et le cardinal de Noaïlles, pour avoir défendu la tolérance et la philosophie dans l'affaire des cérémonies chinoises; il se dédomimagea, aux dépens des protestants et des jansénistes, de sa charité envers les Chinois; dans l’un comme dans l’autre cas, il n'eut qu'un même but, l'intérêt de sa Compagnie, objet de son forcené dévouement.
Tant qu'avait duré la guerre, on avait laissé respirer les protestants : la terrible leçon des Cévennes parlait trop haut; la misère publique même profitait aux réformés; les fonds manquant pour entretenir les écoles catholiques, on ne les obligeait plus d’y envoyer leurs enfants. Le roi avait pardonné, par diverses fois, jusqu’en mai 1713, à des assemblées tenues en dépit des ordonnances et, au moment où l’on signa la paix d’Utrecht, il avait accordé aux instances de la reine Anne la liberté des malheureux encore retenus aux galères pour cause de religion. Ils n'étaient plus que cent trente-six; le reste était mort ou avait été délivré vers la fin de la’'rébellion des Cévennes. Après la paix, tout changea. On chicana si bien la liberté promise aux galériens protestants, qu’un certain nombre étaient encore à la rame en septembre 1715 '. Dès mars 1712, une ordonnance royale avait enjoint aux médecins, sous des peines graves, de prévenir leurs malades de se confesser en cas de péril; le troisième jour de la maladie, le médecin devait refuser ses secours, si l’on ne représentait un certificat du confesseur. La même année, le roi fut vivement pressé de déclarer illégitimes tous les enfants de parents non mariés à l'église. Le vieux d’Aguesseau père, toujours très-écouté au conseil d’État, parvint à en détourner Louis XIV ; mais Le Tellier ne se rebuta point : le chancelier de Pontchartrain, qui avait une certaine élévation de sentiments et qui s’était rattaché d'opinions à la sévère congrégation de l’Oratoire, ne se fût jamais prêté à ce qu’on préparait; mais il donna sa démission, sur ces entrefaites,
1. Dangeau, t. II, p. 268, — Limiers,'Hist. de Louis XIV, t. VI, p. 328,
pour ne plus s'occuper que de son salut, et on lui substitua le ministre de la guerre Voisin, homme à tout faire, et qui se trouva porté à la fois par les jésuites et par madame de Maintenon. Les procédés devinrent de plus en plus acerbes envers les réformés et, le 8 mars 1715, parut une ordonnance qui dépassait de bien loin les plus terribles excès de la persécution de 1685! Le roi y rappelait son édit du 29 avril 1686, sur les nouveaux convertis qui, à l’article de la mort, refusaient les sacrements et déclaraient persister dans la religion prétendue réformée, édit révoltant, qu’on avait, durant longues années, laissé tomber en désuétude : « Nous apprenons », disait-il, « que, les abjurations s’étant faites souvent dans des « provinces éloignées de celles où décèdent nos dits sujets, ou par «un si grand nombre à la fois qu’il n’auroit pas été possible « d’en tenir des registres exacts, nos juges, auxquels ceux qui « meurent relaps sont dénoncés, trouyent de la difficulté à les « condamner, faute de preuve de leur abjuration.…. Le séjour « que ceux qui ont été de la religion prétendue réformée, ou qui « sont nés de parents religionnaires, ont fait dans notre royaume, « depuis que nous y avons aboli tout exercice de ladite religion, «est une preuve plus que suffisante qu’ils ont embrassé la reli- « gion catholique, sans quoi ils n’y auroient pas été soufferts ni « tolérés. » La conclusion directe est que, puisqu'il n’y a plus de protestants en France, tout religionnaire qui meurt sans sacrements est réputé relaps et doit être traîné sur la claie et jeté à la voirie. La conséquence indirecte, que l’édit n’énonce pas, mais qui est le but principal de l’édit, c’est que, puisqu'il n’y a plus de protestants en France, quiconque n’est pas marié à l’église catholique, n’est pas marié du tout et ne peut mettre au monde que des bâtards !.
« Il n’y avait plus de prétendus réformés en France, attendu qu’ils ny auraient été ni soufferts ni tolérés. » On ne se fût pas exprimé autrement, si la révocation de l’édit de Nantes eût banni
1. L’absorption de la société civile par l'Église n'était pourtant pas tellement complète dans la France catholique, la question protestante à part, qu’il n’eût subsisté jusqu'au xvx]® siècle quelques traces de l’ancien mariage civil, du mariage galloromain ou germanique. Le doyen des maîtres des requêtes au temps de la Fronde,
nommé Gaumin, s'étant marié par simple contrat civil, on appelait ces unions des mariages à la gaumine, Rulhière, p. 374.