PROTESTANTS PERSÉCUTÉS
les protestants et si toutes les portes leur eussent été ouvertes pour quitter leur patrie. Or, l'édit de révocation avait garanti la sûreté aux personnes en prohibant le culte, et dix-huit mois à peine s'étaient écoulés depuis que, le 18 septembre 1713, un autre - édit, reconnaissant fort nettement qu’il y avait encore des protestants en France, avait renouvelé à tous sujets du roi, de la religion prétendue réformée, ou nouveaux convertis, la défense de sortir du royaume. L’édit de mars 1715, extorqué par un misérable à la vieillesse affaiblie du Grand Roi, fut véritablement le chef-d'œuvre de cet esprit de mensonge que la France a baptisé du nom de jésuitisme. Nous ne croyons pas qu’il existe une pareille souillure dans toute notre vieille législation. Les plus infâmes tyrans n’ont rien imaginé de pire que cette combinaison qui flétrissait toute une population à la fois dans le berceau et dans le lit de mort, et qui créail une tribu de parias dars la France du xvur siècle !.
Pendant que les protestants rewmbaient, de la tolérance tacite des dernières années, dans les horreurs de 1685, une autre persécution, moins cruelle, mais qui touchait plus directement la masse de la nation, avait recommencé contre le jansénisme et contre tout ce qui s’en rapprochait.
Les jésuites avaient été quelque temps fort bas, à l’entrée du xvirre siècle, le cardinal de Noailles, archevêque de Paris, dominant alors le roi par madame de Maintenon et subissant lui-même la direction de Bossuet. L’imprudence des jansénistes, leur infatigable esprit de dispute, rendit à leurs ennemis l’occasion de se relever. En 1702, quarante docteurs de Sorbonne ressuscitèrent la fameuse question du fait sur les cinq propositions de Jansénius et soutinrent que, devant les décisions de l’Église sur des points de fait et non de dogme, un silence respectueux suffisait sans acquiescement intérieur. Quelques autres propositions à tendance janséniste accompagnaient cette question principale. Bossuet se hâta d'intervenir pour étouffer l'affaire et amener les docteurs à se rétracter. Le cardinal de Noaiïlles, qui, dit-on, avait d’abord approuvé secrètement les propositions, recula et suivit Bossuet, comme dans la querelle du quiétisme. Trente-neuf docteurs se rétractèrent sur quarante. Le roi défendit de rien publier doréna-
1. Rulhière, p. 300-458. — Anciennes Lois françaises, t. XX, p. 605-640,
vant sur ces matières, mais, en son nom et au nom de Philippe V, pria le pape Clément XI de renouveler les constitutions de ses devanciers contre le jansénisme. Des papiers saisis à Bruxelles, chez le père Quesnel, oratorien, qui avait succédé au grand Arnaud dans la direction de la secte, avaient ranimé la vieille antipathie de Louis XIV contre tout ce qui tenait au jansénisme. Il y avait un contrat par lequel les jansénistes avaient autrefois acheté l'ile de Nordstrand , sur la côte du Holstein, afin d’en faire un lieu d’asile pour leur secte ; il y avait aussi les traces d’un projet qu'ils avaient eu de se faire comprendre dans la trêve européenne de 1684, sous le nom de disciples de Saint-Augustin, comme s'ils eussent été un corps politique à la façon des luthériens ou des calvinistes allemands. Louis XIV prit trop facilement ces rêveries pour les complots d’un grand parti‘.
Clément XI répondit aux désirs du roi par une bulle qui tomba au milieu de l’assemblée du clergé de 1705. Le cardinal de Noailles, qui présidait, fit des réserves contre l’infaillibilité de l'Église en matière de fait. L'assemblée, animée d’un esprit trèsgallican, accepta la bulle, mais établit que les constitutions des papes n’obligent toute l'Église, que « lorsqu'elles ont été acceptées par le corps des pasteurs », et que cette acceptation de la part des évèques se fait « par voie de jugement ». La cour de Rome fut très-blessée que les évèques prétendissent juger après elle, et cela donna lieu à de longues négociations : le roi engagea les évêques à offrir au pape des explications atténuantes. Les jésuites, cependant, reprenaient le dessus à Versailles et préparaient contre le cardinal de Noailles une redoutable machine de guerre. Le père Quesnel, avant de devenir le chef des jansénistes, avait publié des
1. Ceci aïde à expliquer l'étrange anecdote rapportée par Saint-Simon et qui montre Louis XIV préférant l’athéisme au jansénisme : « Parmi ceux qui devaient être de la suite du voyage d'Espagne en 4707, M. le duc d'Orléans nomma Fontpertuis. À ce nom, voilà le roi qui prend un air austère : — Comment, mon neveu, Montpertuis, le fils de cette janséniste, de cette folle, qui a couru M. Arnaud partout! Je ne veux point de cet homme-là avec vous! — Ma foi, Sire, je ne sais pas ce qu’a fait la mêre, mais, pour le fils, il n'a garde d’être janséniste, et je vous en réponds ; car il ne croit pas en Dieu! — Est-il possible, mon neveu ? répliqua le rot en se radoucissant. — Rien de plus certain, Sire. — Puisque cela est, il n’y a point
de mal : vous pouvez le mener, »
: Il est probable que le duc d'Orléans avait un peu embelli l’anecdote en la contant à Saint-Simon,