JANSÉNISTES PERSÉCUTÉS
Réflexions morales sur le Nouveau Testament, ouvrage souvent réimprimé et fort estimé ; le père La Chaise et le pape régnant luimême en avaient, dit-on, fait l'éloge. L'édition de 1693 avait recu l'approbation épiscopale, avec grandes louanges, de Noailles, alors évèque de Châlons. En 1699, sur de nombreuses objections, Noailles, devenu archevêque de Paris, fit examiner de nouveau les Réflexions morales : Bossuet en entreprit la révision; mais, ses corrections n’ayant été exécutées qu’en partie, son travail ne fut pas publié et la révision ne fut faite que par les docteurs du cardinal de Noaiïlles. Les clameurs continuèrent contre le livre amendé et s’élevèrent jusqu’au pape. Clément XI, à son tour, se saisit de l'examen, quoique sans beaucoup d’empressement : la congrégation de l’index se prononça défavorablement; un décret du Saint- Père prohiba le livre (1708). C'était une rude atteinte au cardinal de Noailles. Le décret, toutefois, ne fut pas reçu en France, pour une question de forme, ou plutôt, peut-être, parce que le roi était alors mécontent du pape, à cause des concessions de Clément XI à la maison d’Autriche. Les jansénistes n’y gagnèrent rien. En ce moment même, un coup terrible allait les frapper dans le plus cher et le plus légitime objet de leur vénération. Comme l’ancien formulaire de 1655, la constitution papale de 1705 avait été présentée à la signature de tout le clergé séculier et régulier; les religieuses de Port-Royal-des-Champs avaient refusé d’y souscrire sans restriction. Le pape les soumit, par une bulle qu’autorisa le roi, à l’abbesse de Port-Royal de Paris, qui ne partageait pas leur foi augustinienne (1708). Elles résistèrent. Sur ces entrefaites, le père La Chaise mourut et Le Tellier lui succéda. L'affaire fut poussée aux plus extrêmes violences. Le cardinal de Noailles, âme pure et caractère faible, fut entraîné, pour prouver qu'il n’était pas janséniste, à sévir malgré lui contre les religieuses rebelles. Elles furent arrachées de leur monastère et dispersées dans divers couvents (novembre 1709). L’illustre abbaye de Port-Royal, consacrée, même aux yeux des incrédules, par le nom de tant de grands hommes, par la mémoire de tant de vertus, fut démolie de fond en comble par ordre du lieutenant de police d’Argenson ‘+
1. La maison des hommes, qu’avaient habitée les solitaires et leurs élèves, existe encore sur la hauteur qui domine le vallon au fond duquel était l’abbaye détruite,
Deux ans après, comme si l’on eût prétendu exiler jusqu'aux ombres qui hantaient la vallée, on exhuma les morts de Port- Royal pour transférer leurs restes dans un cimetière de village (à Magni).
Noailles, tandis qu’il trempait dans cette persécution, entrait pourtant dans la même voie que les religieuses de Port-Royal, en refusant de rétracter l'approbation qu’il avait donnée aux Réflexions morales. Le Tellier le fit dénoncer au roi, par plusieurs évêques, comme fauteur de nouveautés. Après d’inutiles pourparlers, où intervint le dauphin, très-opposé au jansénisme comme son maître Fénelon', le roi prohiba le livre de Quesnel par un arrêt du conseil (11 novembre 1711), et demanda au pape une nouvelle condamnation de ce livre, dans une forme qui püt être reçue en France, La réponse de Clément XI se fit attendre jusqu’au 8 septembre 1713 ?; ce fut la fameuse bulle Unigenitus, œuvre de Le Tellier bien plus que du pape, et qui, au lieu des termes généraux de la bulle de 1708, condamna expressément cent et une propositions extraites des Réflexions morales. Nous avons ailleurs * essayé de caractériser les doctrines jansénistes. Nous ne reviendrons pas là-dessus; nous ferons seulement l’observation que ces doctrines, dans ce livre revisé et mitigé, comme
1. Le duc de Bourgogne, devenu dauphin, écrivit sur cette affaire un mémoire pour le pape. Il y donne des motifs très-raisonnables de son opposition ar ‘?nsénisme. V. sa Vie, par l'abbé Proyart, t. II.
2. Dans l’intervalle, eut lieu un incident digne de remarque. La cour de Kome, par l’accommodement de 1693 entre Innocent XII et Louis XIV, avait obtenu que les candidats aux grades universitaires ne fussent plus astreints à soutenir la Déclaration de 1682. Clément XI voulut aller plus loin et, en 1713, il refusa les bulles d’investiture à l’abbé de Saint-Aignan, nommé par le roi à l'évêché de Beauvais, parce que cet abbé avait soutenu la Déclaration, c’est-à-dire que le saint-père prétendit ériger implicitement le gallicanisme en hérésie. L'esprit de Bossuet se réveilla chez le vieux roi, blessé au vif dans ce qu’il avait de plus cher, dans son autorité : Louis écrivit au cardinal de La Trémoille, chargé des affaires de France à Rome, une lettre destinée à être communiquée au pape et qui était une véritable sommation d'exécuter le concordat de François Ier et de délivrer des bulles à tout évêque élu, « dont la doctrine ne peut être reprise ». — « Sa Sainteté, observait le roi, est trop éclairée pour entreprendre de déclarer hérétiques les maximes que suit l’église gallicane, comme étant celles de l’église primitive ». Le pape recula. L'évêque nommé eut ses bulles. V. Œuvres de d'Aguesseau, t, XIII, p. 424. Malgré cette entreprise, vite abandonnée, Clément XI était un esprit pacifique et ne donna la bulle Unigentèus qu’à contre-cœur.