BULLE UNIGENITUS
il l'avait été, ne sont guère qu’à l’état de tendance, consistant -dans une disposition générale à voir les rapports de l’homme avec Dieu du point de vue de la grâce plutôt que du point de vue de la liberté. Beaucoup de maximes condamnées ne l’eussent certainement jamais été avant les progrès du molinisme : on osait condamner les propres paroles de saint Augustin et de saint Paul même; il est des propositions, sur d’autres matières que la grâce, dont la condamnation fut et dut être un immense scandale et semble véritablement le triomphe du jésuitisme sur le christianisme, par exemple celles qui regardent ia nécessité de l'amour de Dieu. On avait osé condamner ceci : « Dieu n’est pas, la religion n’est pas, où n’est pas la charité ». C’était donner la sanction pontificale aux théories jésuitiques les plus contraires à l’esprit général de la théologie chrétienne. De même les maximes relatives à l’Écriture sainte. Le pape avait anathématisé les propositions suivantes : « La lecture de l’Écriture sainte est pour tous. — Les chrétiens doivent sanctifier le dimanche par les lectures de l'Écriture sainte; il est dangereux de les en priver ». Et aussi celle-ci : « La crainte d’une excommunication injuste ne doit pas nous empêcher de faire notre devoir ». Ceci renversait tout le gallicanisme politique.
A la nouvelle de la bulle, le cardinal de Noailles essaya d’un moyen terme et prohiba le livre dans son diocèse, sans spécifier les maximes condamnées. Ce n’était point assez pour ses ennemis. Le roi, excité par Le Tellier, convoqua un grand nombre d’évêques pour procéder à l’acceptation de la bulle. Noailles et sept autres prélats protestèrent : quarante acceptèrent la bulle, mais en adressant à leurs ouailles des explications qui semblaient des excuses (janvier 1714) et qui furent mal reçues à Rome. Les huit prélais opposants écrivirent au pape, afin d'expliquer leur abstention et de demander des explications. Le roi empêcha l'envoi de leur lettre et fit publier et enregistrer la bulle au parlement, qui ne dissimula pas son déplaisir, mais n’osa résister et fit seulement ses réserves (15 février). Fénelon et une soixantaine d’autres prélats se rallièrent aux quarante acceptants, chacun interprétant plus ou moins la bulle à sa manière : l'opposition au jansénisme l'emporta chez Fénelon sur la sympathie que devaient lui inspi-
rer quelques-unes des maximes condamnées, et peut-être l’archevèque de Cambrai se souvint-il un peu trop de la part que l’archevèque de Paris avait eue à la condamnation de madame Guyon et des Maximes des Saints". Noaïlles ne céda pas : la conviction lui inspira une énergie au-dessus de sa nature; il entra en lutte ouverte avec le pape et, ce qui était plus dangereux, avec le roi : il défendit, par un mandement, à tous ecclésiastiques de recevoir la bulle dans son diocèse, à peine de suspension (25 février). La Sorbonne, cependant, reçut, ou plutôt subit la bulle, sous la pression violente de l’autorité royale, qui exila les principaux opposants : les autres universités ployèrent aussi sous le joug. La sacrée congrégation romaine décréta, par ordre du pape, contre les mandements de Noaïlles et de plusieurs autres évêques, comme sentant le schisme. Les prélats dissidents n'étaient que quinze en tout et n’avaient point d’adhérents mitrés hors de France, l’épiscopat d'Espagne et d'Italie était trop habitué à la servitude papale?; mais, en France, ils avaient derrière eux les principaux ordres religieux, bénédictins, dominicains, oratoriens, carmes, génovéfains, la majorité des docteurs de Sorbonne et des curés de Paris, et le public, qui se portait toujours du côté où les jésuites n'étaient pas. Ce n’était plus seulement à la secte janséniste, mais au gallicanisme tout entier qu’on avait affaire. Les jésuites et la bulle n'avaient guère entraîné, avec la majorité des évêques, que les franciscains et le fameux séminaire de Saint-Sulpice. Noaïlles Ôôta le pouvoir de prècher et de confesser à presque tous les jésuites de son diocèse; mais il n’osa aller logiquement jusqu’au confesseur du roi.
On s’efforça d’étouffer par la terreur lopinion contraire à la bulle : les exils, les emprisonnements, se multiplièrent de jour en jour ; Le Tellier prépara des violences plus éclatantes : il engagea le roi à adresser au parlement une déclaration par laquelle tout évèque serait tenu de souscrire purement et simplement à la bulle,
1. I était logiquement engagé à accepter la bulle : il l'avait provoquée. V. cidessus, p. 555.— Ses derniers écrits sont des dialogues sur la Grâce et le Libre Arbitre, d’ailleurs très-dignes de lui.
2. V.un passage intéressant dans Saint-Simon, t. XV, p. 345, sur l’église d'Espagne : c’est une sorte de confession de l'archevêque de Tolède.