LES MAUVAIS CONVERTIS
loue prêche en Languedoc, Fléchier en Bretagne; à la tête des missions du Poitou et de la Saintonge apparaît un homme nouveau qui commence une des plus éclatantes carrières de notre histoire, le futur rival de Bossuct, le jeune abbé de Fénelon. Les succès partiels qu’obtiennent ces illustres missionnaires ne suffisent pas pour remplir les deux cent cinquante nouvelles églises dont ie roi, dans la première illusion du triomphe, s’est hâté d’ordonner la construction ‘. Un double mouvement s'opère en sens inverse des volontés du pouvoir, qui à banni les pasteurs et qui prétend retenir le troupeau. D'une part, un certain nombre de ministres, se repentant d’avoir quitté, pour obéir aux hommes, le soin des âmes que Dieu leur avait confiées, repassent les frontières sous divers déguisements, et viennent rejoindre leurs ouailles. Les assemblées religieuses recommencent à se tenir, çà et là, dans les retraites des montagnes, et parfois même dans les villes. D’une autre part, l’émigration, qui n’a pas cessé depuis 1681, prend des proportions immenses.
Le gouvernement redouble de rigueurs. La peine de mort est décrétée contre les ministres rentrés sans permission dans le royaume, et les galères contre quiconque leur donnera asile; peine de mort contre quiconque prendra part à une assemblée (1er juillet 1686). Et cette peine n’est pas simplement comminatoire! Toutes Les fois que les soldats peuvent surprendre des protestants réunis pour prier dans quelque lieu solitaire, ils ne les abordent qu’à coups de fusil; ceux qui échappent au plomb et au fer sont envoyés au gibet ou aux galères ?. Des mesures presque aussi acerbes sont employées pour arrêter l’émigration. Une pre-
1. Louis XIV avait attribué un premier fonds de deux millions à cette destination et à l'agrandissement de beaucoup d'anciennes églises. — Lettre du P. La Chaise au jésuite Fabri, du 25 novembre 1685; ap. Noaïlles, t. Il, p. 483. — Une mesure plus utile, parce qu’elle profita réellement au clergé et au vrai peuple catholique, ce fut linamovibilité et la portion congrue attribuées aux vicaires de paroisses, jusque-là révocables à la volonté des titulaires ou décimateurs (19 janvier 1686).
2. Et, sur les galères, on les destinait aux expéditions les plus fatigantes et les plus périlleuses. « Comme rien ne peut tant contribuer à rendre traitables les forçats qui sont encore huguenots et n’ont pas voulu se faire instruire, que la fatigue qu’ils auroient pendant une campagne, ne manquez pas de les mettre sur les galères qui iront à Alger. » Lettre de Seignelai, du 18 avril 1688. Seignelai avait peur de paraître trop dépourvu de zèle. Correspondance administrative sous Louis XIV, t, IV, Introd., p. XXVI
mière défense a été faite aux gens de mer de contribuer à l’évasion des religionnaires, sous peine d'amende et, en cas de récidive, de punition corporelle (5 novembre 1685). On va plus loin : bientôt, quiconque aide la fuite des émigrants devient passible des galères perpétuelles, comme les émigrants eux-mêmes (7 mai 1686). Des barques armées croisent sur toutes les côtes; tous les passages des frontières sont gardés; les paysans ont ordre partout de courir sus aux fugitifs. Quelques-uns des émigrants périssent en essayant de forcer le passage : une foule d’autres sont ramenés les fers aux mains; on n’ose les envoyer tous sous le fouet du comite : on craint les effets de leur désespoir et de leur nombre, si on les réunit en masse sur les galères royales; on entasse dans les prisons ceux qui ne veulent pas acheter leur grâce par l’abjuration. Les malheurs des premiers émigrants servent à rendre leurs coreligionnaires, non pas plus timides, mais plus adroits : une multitude de pèlerins, de mendiants traînant leurs enfants après eux, d'artisans nomades des deux sexes et de toutes professions, se dirigent incessamment vers toutes les frontières; d’innombrables travestissements protégent ainsi la fuite d'Israël hors d'Égypte. Il est des réformés qui choisissent les plus sombres nuits d'hiver pour se lancer, dans de frêles barques non pontées, sur l'Atlantique ou sur l’orageuse Manche ; on vit le flot rejeter sur les plages d'Angleterre des familles longtemps ballottées par les tempêtes et mourantes de froid et de faim. Peu à peu, les gardes épars le long des côtes et des frontières se laissent toucher ou séduire et se font les guides et les sauveurs des fugitifs qu’ils sont chargés d’arrêter. Alors, les galères perpétuelles ne suffisent plus contre les complices des déserteurs; aux galères, un édit substitue la mort : la mort, qui ne frappe pas les coupables du prétendu crime de désertion, est promise à leurs auxiliaires (12 octobre 1687). Quelques-uns sont livrés au dernier supplice; beaucoup néanmoins continuent leur périlleuse assistance aux émigrants et peu les trahissent. Ceux des réformés que le pouvoir souhaiterait le plus retenir dans le royaume, les gentilshommes, les riches bourgeois, industriels et commerçants, sont ceux qui échappent le plus aisément, étant le plus capables de payer la compassion intéressée des gardes. On dit que les fugitifs emportèrent hors de