‹ Histoire De France Volume 14Chapitre 36 sur 341 · LES ÉMIGRANTS · texte numérisé non relu

LES ÉMIGRANTS

France 60 millions en cinq ans ‘. Quoi qu’il en soit, la perte d’hommes fut bien autrement regrettabie que la perte d'argent. Par cette plaie toujours béante de l’émigration, ne cessèrent de s’écouler, durant bien des années, les forces vives de la France !

Il est difficile d'évaluer, même approximativement , le nombre des protestants qui abandonnèrent la patrie, devenue pour eux une cruelle marâtre! Vauban l’estimait à cent mille, de 1684 à 1691. Benoît, l'historien calviniste de l’Édit de Nantes, qui publia son livre en 1695, l’évalue à deux cent mille; l’illustre réfugié Basnage parle vaguement de trois à quatre cent mille. D’autres avancent des chiffres bien plus exagérés ?, tandis que le duc de Bourgogne, dans le mémoire que nous avons cité plus haut, réduit lémigration à moins de soixante-huit mille âmes en une vingtaine d'années; mais les illusions vraiment inconcevables que conservait ce jeune prince sur les résultats moraux et politiques de la révocation, ne permettent pas de prendre confiance dans son témoignage ; il était trompé, se plaisait à l’être et fermait son oreille à quiconque voulait le désabuser *. Le chiffre de deux cent à deux cent cinquante mille, depuis la révocation jusqu’au commencement du siècle suivant, c’est-à-dire jusqu’à la révolte des Cévennes, peut paraître le plus vraisemblable. Mais ce n’est pas tant à la quantité qu’à la qualité des émigrants, qu’il faut mesurer la perte réelle de la France. La France fut incomparablement plus affaiblie que si l’on eût enlevé au hasard deux cent mille citoyens sur la masse catholique de la nation. Les protestants étaient fort supérieurs, en moyenne, sinon à la bourgeoisie catholique de Paris

1, Vauban, cité par Rulhière, Ce chiffre ne paraît pas exagéré, d’après les renseignements qu’on trouve dans les précieux mémoires du comte d'Avaux, ambassadeur en Hollande. D’Avaux rapporte [t. VI, p. 105), qu'avant la fin de 1687, il était entré tant d'argent français en Hollande, « que messieurs d'Amsterdam trouvoient qu'il y en avoit trop, et ne pouvoient placer le leur plus haut qu’à 2 p. 100, Je sais, ajoute-t-il, qu’on avoit fondu en Angleterre neuf cent soixante et tant de mille louis d’or. » L’exportation eût été plus grande encore, si le roi n’eût défendu aux nouveaux convertis de vendre leurs immeubles, de peur qu’ils n’en pussent emporter le prix s’ils s’enfuyaient.

2. Suivant Rulhiére (p. 378), qui cite une lettre d’un intendant de La Rochelle, le seul diocèse de Saintes (Saintonge et Aunis) aurait perdu cent mille habitants avant 1695 ; nous ne pouvons croire qu’il n’y ait là quelque erreur

3. V. le Mémoire cité dans la Vie du Dauphin, par l'abbé Proyart, t. Il, p. 98 et sulv.

60 L'OULS XIV: (1655-1689)

et des principaux centres de la civilisation française, du moins à la masse du peuple, et les émigrants étaient l'élite des protestants. Une multitude d'hommes utiles, parmi lesquels beaucoup d’hommes supérieurs, laissèrent en France des vides effrayants ct allèrent grossir les forces des nations protestantes : la France baissa et de ce qu’elle perdit et de ce que gagnèrent ses rivales. Avant 1689, neuf mille matelots, les meilleurs du royaume , au dire de Vauban, douze mille soldats, six cents officiers ‘, avaient passé à l’étranger : la noblesse provinciale n’avait pas été si facile aux conversions que les courtisans. Les deux premiers généraux de terre et de mer qu’eût la France, Duquesne et Schomberg ?, étaient protestants. Le vieux Duquesne n’avait pas repris la mer depuis l'expédition de Gênes, mécontent qu’il était de Seignelai, mécontent aussi du roi, qui le laissait dans son rang de lieutenant -général et qui donnait, contrairement aux principes posés au commencement du règne, la survivance des deux vice-amirautés aux fils de d’Estrées et de Vivonne *. Duquesne obtint de mourir tranquille dans sa religion, mais il n’obtint pas d’aller mourir sur une terre protestante ; on ne rendit pas même ses restes à ses enfants émigrés, qui lui élevèrent à Eaubonne, en Suisse, un sépulcre vide avec cette inscription : « Ce tombeau attend les restes de Duquesne. « Passant, si tu demandes pourquoi les Hollandais ont érigé un « superbe monument à Ruyter vaincu, et pourquoi les Français « ont refusé un tombeau au vainqueur de Ruyter, la crainte et le « respect qu'inspire un monarque dont la puissance s’étend au « loin, ne me permettent pas de répondre. » (1688).

Le maréchal de Schomberg obtint, avec beaucoup de peine, la permission de quitter la France et de se retirer en Portugal, pays qu’il avait autrefois sauvé de l'invasion espagnole; mais l’inquisi-

1. Vauban, cité par Rulhière, p. 257. Les matelots étaient surtout des Poitevins, des Rocheloïis, des marins de la Charente et de la Gironde. Le nombre des officiers émigrés était plus grand que ne disait Vauban.

2. Le seul capitaine qui fût peut-être supérieur à Schomberg, Créqui, l’heureux imitateur de Turenne, mourut sur ces entrefaites en 1687. Il ne resta plus que Luxembourg qu’on pût mettre en parallèle avec Schomberg.

3. Tout le monde sait la réponse de Duquesne au roi, qui lui disait que sa religion ne permettait pas de récompenser ses services comme ils le méritaient. « Sire, je suis protestant, mais j’avois toujours pensé que mes services étoient catholiques. » Rulhière, p. 353.

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