‹ Histoire De France Volume 14Chapitre 37 sur 341 · PERTES DE LA FRANCE · texte numérisé non relu

PERTES DE LA FRANCE

tion portugaise, jalouse des trophées de la révocation, lui rendit bientôt ce séjour insupportable; il rompit ses derniers liens avec la France en abandonnant ses biens et alla porter sa terrible épée aux ennemis de Louis XIV et du catholicisme ! Le marquis de Ruvigni, l’ancien député-général des églises réformées, prit le même parti. Des hommes éminents à d’autres titres allèrent organiser à La Haie, à Amsterdam , à Leyde, une guerre d’une autre nature, une polémique religieuse bien plus éclatante que la polémique politique des pamphlétaires impériaux à Ratishbonne ou à Cologne, mais concourant au même but, c’est-à-dire à soulever l'Europe contre le Grand Roi. Le savant ministre Claude, encouragé par le prince d'Orange, expose au monde protestant l’éloquent tableau de la persécution et provoque à la résistance au dedans, à la coalition au dehors; le violent et infatigable Jurieu agite incessamment les prétendus-convertis par ses lettres passionnées, par ses ardents pamphlets, que Louis XIV combat en vain par la vigilance de ses agents, Bossuet, par l'autorité de sa parole !. Jurieu prépare de loin l'insurrection des Cévennes, en proclamant le droit de résistance armée en face du droit divin de Bossuet. Enfin, un adversaire plus redoutable encore apprête d’autres armes contre les persécuteurs : Jurieu oppose à l'intolérance un enthousiasme fanatique; Bayle y opposera le doute universel et, sans appeler la force contre la force, faisant seulement la guerre aux idées par les idées, il sapera bien plus profondément que Jurieu l'édifice de Bossuet et de Louis XIV. Nous reviendrons sur ce laborieux pionnier qui défricha d’une main patiente le terrain où devait germer le xvune siècle. D’autres hommes de haute capacité, écrivains, savants, orateurs, sans prendre une part aussi énergique à la lutte, privent du moins la France de leurs talents : c’est Basnage, l'historien du Peuple Juif et des Provinces-Unies; Lenfant, l’historien des Conciles de Bâle et de Constance; Beausobre, l'historien du Manichéisme ; Rapin-Toiras, l’auteur de l'Histoire d'Angleterre; ce sont les Abadie, les Saurin, les Ancillon, les Tronchin, les Constant, les

1. Louvois lui-même prêta en quelque sorte son concours aux ministres, en refugant de violer le secret des lettres, non par scrupule, mais pour ne pas perdre le profit que lui rapportaient les postes étrangères, qui étaient dans son département. V. Foucault, p. 346,

Candolle, qui vont transplanter à Genève, en Hollande, en Allemagne, des familles où le mérite et le savoir semblent héréditaires ; c’est Denis Papin, nom immortel dans les annales de la science : ce médecin - physicien de Blois emporte avec lui, loin de sa patrie, la pensée qui doit conquérir, au profit de l’activité humaine, une des forces motrices les plus puissantes que recèle ia nature et centupler ainsi la force productive du travail humain‘. En même temps que l’homme qui prépare un instrument d'une puissance incalculable à l’industrie de l’avenir, les chefs et les agents les plus habiles de l’industrie contemporaine vont en foule s'établir à l'étranger. Les capacités industrielles, moins éclatantes que les capacités littéraires, infligent à la France des pertes plus sensibles encore et moins réparables. La France était assez riche en gloires littéraires pour pouvoir perdre beaucoup sans s’appauvrir; il n’en est pas de même en ce qui regarde l’industrie; la France va descendre, en quelques années, presque en quelques mois, de cette suprématie économique que lui avaient conquise les longs efforts d’une administration protectrice; des villes populeuses? voient crouler brusquement, par la disparition des principales familles industrielles , les branches de commerce

1. La conquête de la vapeur était déja commencée. Salomon de Caux (V. notre t. XII, p. 13) avait, dès 1615, proposé l’application de la vapeur à la mécanique; mais il n’y avait vu qu’un moyen d'élever de l’eau dans un tube, qu’une machine d’épuisement. Denis Papin fit le pas décisif en trouvant le moyen de transformer ce moteur spécial en moteur universel, par l'invention de la machine à piston. C’est à lui qu'appartiennent également le moyen de faire rapidement le vide dans le corps de pompe et la combinaison entre l’action de la force élastique de la vapeur et la propriété qu’a la vapeur de se condenser par refroidissement. Établi quelque temps à Londres et nommé, en 1681, membre de la Société Royale anglaise par l’appui de Boyÿle, puis émigré définitivement après la révocation et fixé en Allemagne, comme professeur de mathématiques à l’université de Marpurg, il publia les principes essentiels de sa découverte, en 1690, dans le recueil scientifique si connu sous le titre des Actes de Leipzig. Les essais de l'Anglais Savery, sur l'application des mêmes principes, sont postérieurs de huit ans (1698), et Denis Papin restera dans la chaîne des inventeurs l’anneau essentiel entre Salomon de Caux, qui couva le premier germe de l'idée, et James Watt, qui l'appliqua sur une échelle immense et la fit régner sur le monde industriel. — V. Notice sur les machines à vapeur, par M. F. Arago, ap, Annuaire du bureau des Longitudes pour l'an 1837. — Huygens et Roëmer, qui avaient paru adopter la France pour patrie, la quittérent vers le même temps que Papin ct en partie par des raisons analogues. Leur gloire et leur qualité d'étrangers les eussent préservés de la persécution; mais le séjour de Paris leur était devenu trop pénible.

2. Caen, par exemple; V. Noailles, t. Il, chap. 1v. Tours perd sa rubanerie,

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