PERTES DE LA FRANCE. PAPIN
qui faisaient leur prospérité, et ces branches vont reprendre racine de l’autre côté des frontières. Ainsi tombe, pour ne plus se relever, la chapellerie normande, déjà souffrante par suite des règles ments qui entravent le commerce des pelleteries au Canada. D’autres branches, en plus grand nombre, ne disparaissent pas entièrement, mais voient surgir une concurrence redoutable sur quelque terre étrangère, où elles étaient restées jusqu'alors inconnues; ce sont autant de débouchés qui se ferment, autant de marchés perdus pour notre exportation, naguère si florissante, Un faubourg de Londres {Spitañelds) se peuple de nos ouvriers en soieries émigrés de Lyon et de la Touraine, qui perdent les trois quarts de leurs métiers'; la fabrique des soieries françaises s'établit aussi en Hollande, avec la papeterie, la draperie, ete. Une foule d'industries sont transplantées dans le Brandebourg, et vingt mille Français vont porter Les arts les plus raffinés de la civilisation aux grossières populations clair-semées parmi les sables et les sapins de cette triste contrée. Les réfugiés français paient l’hospitalité de l'électeur Frédéric en préparant les hautes destinées de Berlin, qui n’est encore, à leur arrivée, qu’une petite ville de douze ou quinze mille âmes, et qui, dès lors, prend un essor qui ne doit plus s'arrêter ?. Comme les Hébreux après la chute de Jérusalem, les exilés huguenots se répandent dans le monde entier ; il en est qui vont porter la culture du lin et du chanvre en Islande; d’autres, conduits par un neveu de Duquesne, fondent une petite colonie au Cap de Bonne-Espérance.
La France s’appauvrit, non pas seulement des Français qui
1. La Touraine tombe de 8,000 métiers à 1,200; Lyon, de 18,000 à 4,000 environ. Correspondance administrative sous Louis XIV, publiée par G. A. Depping, ap. Documents inédits, t. II, Introduction, p. Lix.
2. Le Grand-Électeur prit à 15 pour 100 les capitaux des réfugiés, et donna. aux colons français un gouverneur particulier. La province de Hollande les exempta de tous impôts, et leur assura des secours viagers jusqu’à concurrence de 100,000 florins. Amsterdam seule leur constitua en outre 80,000 florins de rentes; les autres provinces et les autres villes, à proportion. En Angleterre, Jacques IT lui-même, pressé par l'opinion publique, n’osa refuser d'ajouter, au moins en apparence, quelques secours officiels aux secours bien plus abondants des particuliers; mais il eut la perfidie, lui papiste, de prétendre les assujettir à acheter, par une adhésion à l’épiscopat hérétique d'Angleterre, le morceau de pain qu’il leur offrait et qu'ils refusérent. De ce côté, la fortune allait bientôt changer à l'avantage des réfugiés. V. La Martinière, t. IV, p. 353, et Mac-Aulay.
s’exilent, mais de ceux, bien plus nombreux, qui restent malgré eux, découragés , ruinés, soit qu’ils résistent ouvertement à la persécution, soit qu’ils se laissent arracher quelques actes extérieurs de catholicisme, les uns et les autres n’ayant plus ni ardeur au travail, ni sécurité dans la vie; c’est réellement l’activité de plus d’un million d'hommes que perd la France, et du million qui produisait le plus.
La grande entreprise, le miracle du règne, est donc avortée ; le nouveau temple que Louis a prétendu élever à l’unité, croule en sortant de terre, et ne laisse qu’un précipice ouvert à la place de ses fondations. Tout ce que le pouvoir qui régit la France a tenté depuis un siècle dans le sens de l’unité nationale, civile et territoriale, a glorieusement réussi ; dès que le pouvoir sort de ce domaine légitime de l’unité pour envahir le domaine de la conscience et de l’individualité humaine, il suscite devant lui des obstacles insurmontables ; il se compromet dans des luttes où il est également funeste de vaincre et d’être vaincu, et porte le premier coup à la grandeur de la France. Quel contraste entre la prétention de Louis à ne pouvoir se tromper ni être trompé, à tout voir, à tout faire, et les illusions dont on l’a entouré sur la facilité du succès et sur les moyens employés! Le néant du pouvoir absolu et du gouvernement d’un seul est ainsi révélé sous le règne même du Grand Roi!
Un an s’est à peine écoulé depuis la révocation, que le voile est déjà en partie déchiré; l'infaillible monarque, pour la première fois peut-être, hésite, se trouble, fait quelques pas en arrière. Louvois ne peut fermer tout accès aux rumeurs du dehors, et l’influence puissante qui avait aidé Louvois auprès du roi, quant au principe de la révocation, ne le seconde plus dans les. questions d'application. Madame de Maintenon, aliénée de Louvois par ressentiment personnel, s’en éloigne également par opinion. Mal disposée naguère pour Colbert et pour Seignelai, elle s’est rapprochée peu à peu de la famille du grand ministre : la conformité de goût pour la dévotion et pour la régularité l'& liée avec les filles de Colbert, avec les duchesses de Chevreuse et de Beauvilliers ; elle pousse les maris et soutient le frère de ces deux dames auprès du roi. A cette société rigide, dont l’épicurien