‹ Histoire De France Volume 14Chapitre 4 sur 341 · Saint-Simon, t. XIII, p · texte numérisé non relu

Saint-Simon, t. XIII, p

teau de Versailles, il avait choisi l’étroit vallon de Marli pour s’y bâtir un ermitage. Marli devait être pour lui un abri où il se délasserait quelquefois de la vie publique par la vie libre et intime. Mais Louis ne pouvait plus être simple : la pompe de son rôle le suivait partout comme malgré lui, et l’ermitage devint un palais, à la vérité, un palais silencieux et caché. Mansart éleva sous les ombrages de Marli un splendide parvillon pour le roi, avec douze pavillons moindres pour les courtisans admis à la faveur de suivre Louis dans cette retraite privilégiée; c’était encore le symbolisme mythologique de Versailles : le royal soleil reparaissait là entouré des douze signes du zodiaque. Des abîmes de verdure, dont la frafcheur était entretenue par une cascade vraiment incomparable ‘ et par des bassins sans nombre, enveloppaient ce féerique séjour. Il régnait là une somptuosité voilée, une sorte de clair-obscur en rapport avec le secret que la cour, après la mort de la reine ?, ne tarda point à soupçonner entre le roi et Maintenon. Marli et Maintenon, ce sont là deux noms qui ne se peuvent séparer dans notre mémoire : ces deux noms nous rappellent comme un demi-jour où l’on ne parle qu’à demi-voix, quelque chose de discret, de reposé, de précautionneux, un long crépuscule après l’éclat flamboyant des premiers temps du grand règne.

À l’époque où nous sommes parvenus, le crépuscule est pourtant loin encore: le soleil de Louis est à son zénith, et Marli n’est encore qu'une modeste succursale de Versailles, qui rayonne de toutes ses splendeurs.

Terminer Versailles, embellir Marli, ce n’est encore que continuer Colbert? : ce n’est point assez pour l’orgueil de Louvois. Le nouveau surintendant s’ingénie à trouver quelque création qui lui appartienne en propre. L’insuffisance des eaux qu’amènent à Versailles les conduites d’eaux pluviales et la machine de Marli lui fournit l'occasion qu'il cherche. La machine de Marli, tant admirée à cause de ses proportions colossales, dépensait une force énorme pour un médiocre résultat : la mécanique hydraulique n’était point encore assez perfectionnée pour de telles entre-

1. Elle tombait du haut de la colline le long de 63 degrés de marbre blanc,

2. Marie Thérèse était morte le 30 juillet 1683. 3. Marli avait été commencé dès 1679.

(1683-1686) MARLI. AQUEDUCS DE MAINTENON. il

prises; mais ce qu’on était très en état de faire, c'était de détourner une rivière par un système d’aqueducs et de canaux. Déjà, sous Golbert, le créateur du canal de Languedoc, le célèbre Riquet, avait eu l’idée hardie de faire venir les eaux de la Loire à Versailles par-dessus les hauteurs de Satori. L'étude des niveaux fit juger le succès impossible. Louvois, à peine installé dans la surintendance des bâtiments, fait prendre par le géomètre La Hire les niveaux de la rivière d’Eure , beaucoup plus élevés que celui des jardins de Versailles, et demande un plan à Vauban pour amener l'Eure de vingt-sept lieues jusque dans les bassins de la résidence royale. Après beaucoup d’hésitation, Vauban reconnaît le projet réalisable : les travaux sont à confondre l'imagination ; c’est ce que demande Louvois, et il se trouve que sa fastueuse entreprise est en même temps un habile hommage à l’amie du roi, une de ces flatteries immenses comme les vizirs des antiques despotes orientaux en avaient pu seuls offrir aux favorites de leurs mattres.

Avant la fin de 1684, on commença de creuser à l'Eure un nou: veau lit, à partir de Pontgoin, à vingt-six kilomètres au-dessus de Chartres. Dans le courant de 1685, 22,000 soldats et 8,000 ouvriers furent répartis sur toute la ligne des travaux et achevèrent la nouvelle rivière, de Pontgoin à Berchères {dix lieues) ; le quartier général de cette armée fut établi à Maïintenon, sur le domaine et sous les fenêtres du château de la favorite, et l’on entama la construction d’un aqueduc, qui, dans le fond du vallon de Maïntenon, ne devait pas avoir, sur une longueur d’un kilomètre, moins de trois rangs d’arcades s'élevant ensemble à deux cent seize pieds (soixante-douze mètres). La longueur totale de l’aqueduc devait dépasser quatre lieues , de Berchères à Houdreville, où se retrouvait la pente de terrain nécessaire pour conduire les eaux par un simple canal jusqu’à l'étang de Trappes, un des réservoirs de Versailles. « C’est un beau spectacle, écrivait madame de Maintenon, « que de voir une armée entière travailler à l’embellissement « d’une terre !» Il est vrai qu’elle ajoute : « Les hommes sont bien « fous de se donner tant de soins pour embellir une demeure « où ils n’ont que quelques jours à loger !. » Elle est tout entière

À. Lettres de madame de Maintenon, t, Il; 28 janvier 1687.

dans ce mélange d’ambition satisfaite et de dédain moitié philosophique, moitié chrétien, pour cette même ambition : l'amour de là grandeur et l'ennui de la grandeur ne cessèrent jamais de se partager cette âme, inquiète au fond, sous l’apparence d’un calme inaltérable.

Le spectacle que vantait madame de Maintenon coûta malheureusement plus que de l'or; il coûta des hommes. Des maladies, que les contemporains attribuèrent aux remwuements de terres opérés dans les lieux marécageux, enlevèrent beaucoup d'officiers et de soldats, ce qui fit voir l’entreprise d'assez mauvais œil, même à la cour. Pour la première fois, on n’admira plus sans réserve.

Quant aux frais, ils devaient être tels, malgré le bas prix des travaux exécutés par l’armée, que le roi recula devant le plan primitif; on résolut de réduire à cinq quarts de lieue environ les quatre lieues de l’aqueduc projeté, en y suppléant par des levées de terre. Néanmoins, les dépenses des bâtiments, qui étaient de six millions sous Colbert, en 1682, s’élevèrent, en 1686, jusqu’à quinze millions.

Ce fut au nouveau contrôleur général à couvrir ce supplément de dépense, ainsi que les frais des mouvements militaires et maritimes. Dès l’année qui suivit la mort de Colbert, les tailles remontèrent de trois millions. Des augmentations de gages furent vendues à tous les officiers royaux sur le pied du denier 18, et le renouvellement du droit annuel pour neuf ans, garantie de l’hérédité et de la vénalité des charges, fut également vendu à tous les titulaires d’offices sans distinction. C'était revenir aux expédients de la grande guerre, sinon en temps de paix, du moins en temps de petites guerres sans périls et sans efforts. À la vérité, une disette qui, en 1684, obligea d'acheter des blés à l'étranger et qui diminua le produit des impôts, excusa ces ressources extraordinaires et obligea de rabaisser la taille dès 1685. Mais ce que rien ne pouvait excuser, ce fut l'étrange opération par laquelle Le Pelletier supprima la dette flottante : il contracta un emprunt à 5 et demi pour 100, afin de rembourser la dette flottante consistant principalement dans la caisse des emprunts, qui ne coûtait que 5 pour 100. C'était l'inverse des opérations de Colbert, qui

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