SUCCESSION PALATINE
qu à pousser dans la ruine ou dans l'exil un million de Français.
Le renouvellement de la guerre générale était bien difficile à éviter. Louis ne fit, par cette longanimité inattendue, que donner à ses ennemis le temps de se rapprocher et de s'entendre. Un vaste mouvement diplomatique s’opérait contre la France d’un bout de l'Europe à l’autre. La révocation avait excité une vive irritation dans tous les états protestants, que leur propre intolérance ne mettait pourtant guère en droit de faire des reproches à Louis XIV. En ce moment même, les états luthériens ne recevaient pas sans quelque difficulté les réfugiés calvinistes et, dans certaines contrées, leur refusaient le culte public et leur fermaient les corporations. Tous, cependant, luthériens et calvinistes, étaient ralliés dans un même sentiment par la concordance des événements de France et d'Angleterre : ils y voyaient un complot tramé entre Louis XIV et Jacques IT pour la destruction générale du protestantisme. Jacques IT, n’ayant pu obtenir le concours de son parlement pour l'abolition du Zest, l’établissement d’une armée permanente et la suspension de l’habeas corpus, avait résolu de s’en passer; il avait prorogé le parlement (novembre 1685) et fait décider par la haute cour de justice (cour du banc du roi), que le roi pouvait dispenser des lois pénales et par conséquent ne pas tenir compte des exclusions fondées sur la loi du Test. Il introduisait les catholiques partout, jusque dans le conseil privé, autorisait les couvents à s'établir dans Londres et envoyait avec éclat un ambassadeur à Rome. Les protestants croyaient à juste titre reconnaître là les conseils de Louis XIV et des jésuites, et pensaient même la liaison des deux rois plus intime qu’elle ne l’était réellement. Les états catholiques cependant ne savaient aucun gré à Louis de ce qui courrouçait les hérétiques, et Louis, en achevant de s’aliéner les anciens amis de la France, n’avait à espérer aucune compensation du côté de ses anciens adversaires. Chez les deux grands gouvernements catholiques, l'Autriche et l'Espagne, l’animosité politique était aussi forte que pouvait l'être l’animosité religieuse chez les réformés. Quant au pape, les coups portés à l’hérésie ne lui faisaient pas oublier « les attentats faits en France contre la soumission due à l’église romaine. » On avait plus d’antipathie à Rome
pour les auteurs de la Déclaration de 1682 que pour les calvinistes. Le ressentiment dont Louis XIV était l’objet rejaillissait jusque sur Jacques II, qu’on eût voulu voir s'unir à l'Empire et à l'Espagne contre la France, et ces dispositions devaient bientôt produire des combinaisons politiques plus surprenantes encore que n’avait été l'alliance de l'Espagne et de la Hollande.
Les menées du prince d'Orange , secondées avec ardeur par le nouvel électeur palatin, aboutirent à de grands résultats. L’évident affaiblissement que la révocation allait causer à la France encourageait tous les ennemis de Louis XIV ; on sentait là l’équivalent de cette persécution des protestants hongrois, que Louis lui-même avait si bien exploitée contre l’Autriche. Dès le commencement de 1686, la Hollande et la Suède renouvelèrent leurs anciens traités défensifs (12 janvier 1686). La Suède et le Brandebourg, naguère rivaux acharnés, contractèrent un pacte de défense mutuelle le 10 février. Par un article secret, les deux parties s’engagèrent à défendre la liberté de conscience et la paix de religion contre les fléaux qui pouvaient envahir l’Empire « après d’autres contrées voisines ». On comptait, pour cette défense, sur le concours de l’empereur et des catholiques eux-mêmes. On comptait sur l’Autriche et la Bavière pour défendre le traité de Westphalie contre la France. Quel déplorable renversement de la politique ! Un traité secret fut conclu «ensuite, le 7 mai, entre l'empereur et l'électeur de Brandebourg. Le Grand Électeur, pendant quelques années, avait penché vers la France, sans avoir pourtant dessein, autant qu’on peut le présumer, d'observer bien fidèlement ses mystérieux engagements envers Louis XIV. L’empereur et les Provinces-Unies ayant réparé quelques griefs qu'il avait contre eux, l’intérêt de l'Empire, surtout l'intérêt du protestantisme, l'entraînèrent, et, comme dans la guerre de Hollande, il montra l'exemple aux autres princes. Son pacte avec Léopold fut fondé sur « la nécessité de s'unir pour éviter à l'Empire de nouvelles pertes pareilles à celles qu’il avait subies par ses divisions intestines, par les coupables intelligences de quelques-uns de ses membres avec l’étranger, et surtout par la fraude et la violence de ses ennemis extérieurs. » Le même danger pouvant renaître à l’occasion de la succession palatine, l’empereur et
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l'électeur s’alliaient pour vingt ans afin de faire respecter la paix de Westphalie et la trêve de Ratisbonne. L'empereur et l'électeur s’engageaient à défendre, par les derniers efforts, tout membre de l'Empire attaqué sous prétexte de réunion ou de dépendances ; si l'électeur palatin était attaqué, l’empereur fournirait pour sa défense douze mille hommes, et l'électeur de Brandebourg huit mille. k
Le 9 juillet 1686, un second pacte secret fut signé à Ausgbourg entre l’empereur, les rois d’Espagne et de Suède, comme membres de l'Empire, l'électeur de Bavière, les cercles de Bavière et de Franconie, les princes de la maïson de Saxe et les princes et états du Haut-Rhin et du Westerwaldt. Le gouvernement espagnol venait encore une fois de courber la tête devant la France, à propos d’un démêlé commercial ‘, et embrassait avec passion l’espoir d'obtenir enfin cette vengeance qui lui échappait toujours.
Par cet acte, le chef et les membres de l’Empire s'unissent jusqu’à l’entier établissement de la sûreté publique, fondée sur l’observation des traités de Westphalie et de Nimègue et de la trêve
de Ratishbonne. Dans le cas où un des associés serait menacé, l’empereur se charge d’avertir tous les autres qu’ils se tiennent prêts à faire marcher leurs troupes au secours de l’alliéen péril. Si l'attaque a lieu, tous les alliés s’assembleront pour arrêter les moyens de contraindre l’agresseur à se désister et à réparer le dommage
1. Les règlements et les prohibitions ne pouvant prévaloir contre la force des choses, depuis la ruine de l’industrie espagnole, l'Espagne et ses colonies achetaient au dehorsles marchandises qu’elles ne produisaient plus, et, faute d'objets d'échange, les payaient presque exclusivement avec l’or et l'argent d'Amérique. Presque tout le commerce des Indes-Occidentales était passé entre les mains des Hollandais, des Anglais et des Français, auxquels les armateurs de Cadix servaient de commissionnaires, l’accès direct dans les colonies étant interdit aux étrangers. Les Français étaient intéressés dans ce commerce pour 30 à 40 millions. Le gouvernement espagnol, las de lutter sans succès contre la contrebande, avait fini par accorder l’exportation des métaux précieux, moyennant certaines restrictions et une forte taxe appelée indult, Ces conditions furent appliquées avec partialité au détriment des Français, qu’on vexa de toutes manières, tandis qu’on favorisait les Hollandais et les Anglais. En 1685, on saisit en Amérique, sous prétexte de contravention, 500,000 écus appartenant aux négociants français. Louis XIV envoya une éscadre bloquer Cadix; deux galions furent enlevés. Le cabinet de Madrid, craignant de plus grandes pertes, remboursa les 500,000 écus. V. P. Clément, Ze Gouvernement de Louis XIV, p. 178. — De Sourches, Il, 89. La jeune reine, Marie-Louise d'Orléans, avait offert toutes ses pierreries pour ce paiement, afin d'empêcher le renouvellement de Ja guerre.
qu’il aura fait. Les alliés resteront unis et emploieront toutes leurs forces jusqu’à ce que le but soit atteint. Chacun des alliés doit secourir les places exposées aux invasions : si quelqu'un d'eux n’est point en état de le faire, l’association y pourvoira. Chacun procurera l'avantage de l’autre et la sûreté de tous. L'association s’oblige à mettre sur pied soixante mille combattants, sur lesquels l'empereur en fournira seize mille, l'électeur de Bavière, huit mille, le roi d'Espagne, pour le cercle de Bourgogne, six mille. Ces troupes seront fréquemment exercées et astreintes à camper tous les ans quelques semaines. Une caisse commune sera établie à Francfort. Chacun des alliés aura ses magasins. L'empereur aura la direction suprême des opérations militaires ; l'électeur de Bavière commandera l’armée. Les puissances étrangères pourront être admises dans l'association par l'empereur. On s'engage d’abord pour trois ans: si la sûreté publique est, d’ici là, suffisamment garantie, l'association désarmera ; sinon elle sera prorogée. Tout différend entre les alliés sera décidé à l’amiable. Aucun des alliés ne pourra négocier séparément avec l'ennemi une fois déclaré; rien ne se fera ni ne se conclura que d’un consentement unanime.
L’électeur palatin, qui se trouvait le plus directement intéressé au traité, y adhéra le 2 septembre; le duc de Holstein-Gottorp en fit autant le 7 !.
Tels furent les premiers actes de la célèbre Ligue d’Augsbourg. Les principes qu’elle posa furent d’abord purement défensifs ; mais son principal instigateur, le prince d'Orange, espérait bien en tirer d'autres conséquences. Il n’essaya pas de rattacher surle-champ la Hollande à la ligue de l’Empire : les États-Généraux eussent encore hésité à faire une démarche aussi décisive, sans provocation de la part de Louis XIV; d’ailleurs, Guillaume avait à réserver son influence sur la Hollande pour un autre dessein, et la Ligue d’Augsbourg n’était, dans sa pensée, qu’une puissante diversion qu’il se ménageait.
Louis XIV ne fut informé des conventions d’Augsbourg qu’au bout de deux mois, et fort imparfaitement : il crut le traité plu