INFLUENCE DE MAINTENON
agressif; il avait eu avis que la Hollande y était engagée et qu’on voulait rompre la trêve de Ratisbonne. Il menaça d’entrer en Allemagne avec soixante mille hommes. L'empereur et les princes allemands renièrent toute intention hostile et assurèrent qu’ils ne demandaient que le maintien des traités. Louis, comme pour défier la Ligue, fit bâtir un nouveau fort en face de Huningue, sur la rive droite du Rhin et sur les terres du margrave de Bade, et signifia à l’électeur de Brandebourg et aux ducs de Brunswick qu'ils eussent à ne point attaquer le roi de Danemark, alors en guerre avec la ville de Hambourg. Le Danemark était le seul allié qui restât à Louis. Quant au fort du Rhin, cette entreprise mécontenta les Suisses au moins autant que les Allemands et acheva d’aliéner de Louis les cantons protestants, qui regorgeaient de réfugiés français et piémontais !.
Si le roi en eût cru Louvois, il ne se füt pas contenté de si peu: il eût pris l'offensive, sous prétexte de prévenir les complots de ses ennemis et d'assurer les droits de Madame sur la succession palatine, mais, en réalité, pour faire de nouvelles conquêtes en Belgique et sur le Rhin, et pour secourir indirectement les Turcs et Tékéli, en obligeant l'Allemagne à diviser ses forces. Louvois commençait à croire le retour de la guerre nécessaire à son crédit et, d’ailleurs, il pouvait soutenir son avis par des motifs assez spécieux. L'influence pacifique de madame de Maintenon l'emporta et le superbe ministre fut contraint de plier. La puissance de l’amie du roi devenait de plus en plus manifeste : le roi prenait l’habitude de travailler chez elle et devant elle avec les ministres, et Louvois ne pouvait dissimuler le dépit qu’il en éprouvait, bien que madame de Maïntenon, pendant le « travail du roi », parüt plus occupée de son rouet que de la discussion ?.
L'état de la santé du roi avait secondé madame de Maintenon. Louis, dont le tempérament si robuste avait paru longtemps
1. Mém. du marquis de Souches, t. Il, p. 167. — Abrégé des mémoires du marquis de Dangeau, publié par madame de Genlis, t. I‘, p. 169.
9. Il arrivait parfois, quand la matière était embarrassante, que le roi disait : « Consultons la raison; » puis il ajoutait, en se tournant vers elle : « Qu’en pense Votre Solidité? » C’est le nom qu’il lui donnait, pour rendre hommage à l’excellence de son esprit. Noailles, Histoire de madame de Maintenon, &. 11, p. 196
waltérable, souffrait, depuis quatre ans, d’une affection trèscommune à cette époque et qui était devenue assez grave vers le commencement de 1686 : c'était une fistule au fondement. Ainsi, au moment où le concert de louanges redoublait, où les flots d’encens s’élevaient de toutes parts, où le courtisan-type, La Feuillade, érigeait sur la place des Victoires une statue , ou plutôt une idole, à l’homme immortel, et la consacrait par des cérémonies d’adoration païenne *, la nature menaçaît d'enlever le dieu par un mal vulgaire et presque humiliant. Louis laissa l’ulcération s'aggraver pour n'avoir pas voulu permettre qu’on l’opérât aussitôt qu’il eût été convenahle : il n’était point accoutumé à souffrir. 11 se décida enfin à subir l'opération le 18 novembre, et n’appela près de lui, dans ce moment*pénible que madame de Maintenon et M. de Louvois, comme pour réconcilier, devant un lit de douleur, son amie et son ministre nécessaire. L'opération, supportée avec courage, réussit; cependant on fut bientôt dans la nécessité de faire de nouvelles incisions, et Louis ne fut véritablement guéri qu’au mois de janvier suivant. La France et l’Europe avaient attendu, avec une anxiété profonde, l'issue de sa maladie : le bruit de sa mort s'était répandu plusieurs fois. L’accueil que lui firent les Parisiens quand il alla, le 30 janvier 1687, remercier Dieu de sa guérison à Notre-Dame, puis dîner à l'Hôtel de Ville, rappela les transports qu’on avait témoignés à la naissance de l’aîné de ses petits-fils, et fit voir combien il était encore
1. La Feuillade, avec le concours de la wille de Paris, avaît fait construire, sur lemplacement d’un hôtel qui lui appartenait, la place qu’il nomma des Victoires, en commémoration des triomphes de Louis XIV. Il y éleva à ses frais un groupe colossal en plomb doré, qui représentait Louis le:Grand couronné par la Victoire et foulant aux pieds un Cerbère, symbole de la coalition. Quatre esclaves de bronze étaient enehaînés aux quatre angles du piédestal. Ce monument, ouvrage du sculpteur brabançon Van-Bogaërts (Desjardins), fut dédié, le 28 mars 1686, avec une pompe extraordinaire. La Feuillade en fit trois fois le tour à la tête des gardes françaises, dont il était colonel, avec les prosternations par lesquelles les Romains inauguraient les statues de leurs empereurs. Il avait résolu de fonder des lampes votives qui auraient brûlé nuit et jour devant la statue, comme autrefois devant les images des dieux. Le roi trouva pourtant ceci trop fort et ne le permit pas. La Feuillade se consola en annonçant l'intention de se préparer une sépulture sous la statue de son maître. V. Mém. de Choisi, p. 602. — Mém. du marquis de Sourches, t. I, p. 36. — Tableau de Paris, par Saint-Victor, t. II, p. 113-118, avec le dessin du
monument détruit en 1792. Les quatre esclaves de bronze ont été transportés aux Invalides.