BILL DES DROITS
timité du prince de Galles, comme si cet enfant n’eût point existé. Ces deux fictions admises, à savoir, l’abdication du père et la non-existence du fils, on adopta un moyen terme entre ceux qui voulaient transmettre l'héritage à la fille aînée et ceux qui prétendaient élire Guillaume, c’est-à-dire entre la royauté héréditaire et la royauté élective. Guillaume et Marie furent déclarés, par indivis, roi et reine d'Angleterre, l’administration étant, toutefois, à Guillaume seul; après le dernier mourant des deux, s’il ne restait pas d'enfants de leur mariage, la couronne passerait à la sœur cadette de Marie, à la princesse Anne. On changea ensuite la formule du serment de fidélité au roi, qui régnait, était-il dit, « en vertu de son droit et des lois de l'État.» Mais, à cette formule de la souveraineté monarchique, on ne substitua pas celle de la souveraineté nationale : on se contenta de faire jurer fidélité au roi et à la reine, sans énoncer d’où procédait leur droit à la couronne. L’Angleterre sembla fonder ainsi un gouvernement de pur fait et de nécessité.
La royauté reconstituée, on songea aux garanties contre l’abus du pouvoir royal; le 23 février, le parlement arrêta le fameux bill des droits, qui annulait le prétendu droit que la royauté s'était arrogé de suspendre arbitrairement l’exécution des lois et de dispenser les particuliers de se conformer aux lois; interdisait l'érection de toute commission extraordinaire, ecclésiastique ou autre; déclarait illégale toute levée d'impôt non autorisée par le parlement; consacrait le droit de pétition; autorisait tout Anglais protestant à posséder des armes pour sa défense; interdisait au roi d'entretenir une armée en temps de paix, sans l’aveu du parlement ; déclarait les membres du parlement inviolables quant à leurs discours et à leurs votes; proclamait la liberté des élections ; prescrivait la fréquente convocation des parlements, etc.
Le même jour, les deux chambres allèrent en corps offrir la couronne à Guillaume et à Marie, arrivée de la veille dans le palais d’où son époux avait chassé son père. Le couronnement eut lieu le 21 avril, selon le cérémonial du moyen âge. On proclama Guillaume et Marie roi et reine d'Angleterre, de France et d'Irlande , suivant la formule qui rappelait les vieilles prétentions ensevelies dans la tombe des Plantagenets. Le nouveau roi prit le
nom de Guillaume-Trois, qui faisait de lui l’héritier des deux premiers rois normands, des deux Guillaumes. On avait donc tout fait pour conserver les formes en changeant le fond et pour que cet immense changement eût le moins possible l'apparence d’une révolution. Le droit inamissible des rois, tant préché par l’église anglicane d'accord avec le gallicanisme de Bossuet, était aboli, mais on ne le dit pas tout haut; le droit de la nation était réalisé, mais on ne le proclama point, en sorte que l’équivoque put se prolonger indéfiniment et que le parti du passé put vivre de cette équivoque jusqu’à nos jours. Et cependant, en fait, c'était bien, sous tous ces voiles, la souveraineté du peuple qui venait de se lever contre la monarchie de Louis XIV et contre le droit divin de Bossuet'.
La Convention d'Écosse imita la Convention d'Angleterre et proclama Guillaume et Marie le 21 avril.
La révolution anglaise de 1640 n’avait guère été pour le continent qu’un spectacle extraordinaire, presque aussi étranger aux intérêts du reste de la chrétienté que les catastrophes du sérail. La révolution de 1688, au contraire, remua toute l’Europe; mais sa portée, quant à la politique intérieure des états, si elle fut comprise d’un petit nombre d’esprits spéculatifs, ne fut pas ce qui préoccupa les peuples et les gouvernements; les nations protestantes saluèrent, dans ce grand événement, la résistance victorieuse de leur religion; la maison d’Autriche y vit une première défaite pour son formidable ennemi et fit peu d'attention à l'atteinte qu’avaient reçue les principes sur lesquels reposait sa propre puissance: l'Angleterre conquise à la Ligue d’Augsbourg, voilà ce qui fermait les yeux sur tout le reste; la pensée de la lutte contre le roi de France étouffait toute autre pensée chez les gouvernements comme chez les peuples et, dans l'opinion des veuples, lutter contre Louis XIV, c'était lutter contre la monar- ‘hie universelle, contre la destruction des nationalités ?,
1. Burnet's History of his own time, vol. IIT. — Hume, Guillaume et Marie. — La Tode, t. IV. — Rapin-Thoiras, t. X, L. xxiv; XI, L. xxv. — Mac-Aulay, ch. 1x-x.
2. V.le curieux ouvrage de Gregorio Leti, La Monarchie universelle de Louis XIV 1689), où il cherche à établir comment il faut renverser la monarchie de Louis XIV et conserver la France, nécessaire à l'équilibre européen. — V. aussi les réponses
du pape et de l'empereur aux plaintes de Jacques IT, dans les Hém. de Saint-Hilaire $. Ie, p. 410, '