GUILLAUME ET MARIE
L'Allemagne entière s’ébranlait pour repousser l'invasion française. L'empereur avait répondu, le 18 octobre, avec une extrème violence, au manifeste de Louis XIV, et tout l’Empire s’apprètait à soutenir la réponse. Le 24 janvier 1689, la diète de Ratisbonne déclara le roi de France et le cardinal de Fürstenberg ennemis de l’Empire et de la chrétienté; elle rappelait, dans son recès , les nombreuses entreprises de Louis XIV contre la foi des traités, ses violences inhumaines contre des populations sans défense, et conjurait l’empereur de faire la paix avec le Turc, afin de tourner toutes les forces germaniques contre la France. Léopold , l'année précédente, au moment où Belgrade, la clef de l'empire othoman, tombait au pouvoir de ses généraux (6 octobre 1688), avait manqué l’occasion de dicter une paix triomphale au divan’, et les Turcs relevaient la tête depuis qu’ils savaient Les Français en campagne sur le Rhin ; néanmoins, Léopold pouvait encore traiter avec eux à son avantage et la France alors n’eût pu espérer aucune autre diversion en Europe. La France, entourée d’ennemis, n’avait plus un seul allié; ce que sa politique avait le plus redouté, ce qu’elle avait longtemps détourné, ce qu’elle n’avait pas su détourner une dernière fois était arrivé; l'Angleterre et la Hollande étaient non pas seulement alliées, mais réunies sous un même chef; l'Angleterre entrait dans la coalition avec tout l’emportement de ses passions longtemps comprimées par la politique inerte des derniers Stuarts. L'Espagne avait repoussé les avances qu’on lui avait faites pour la détacher de la Ligue et avait appelé les forces de Hollande et de Brandebourg en Belgique. Les états scandinaves étaient plus ou moins engagés avec la Ligue et allaient, malgré leur vieille rivalité, se trouver pour la première fois dans le même camp. La France n’avait guère à espérer que la neutralité malveillante de quelques états secondaires et en était à regarder comme un succès diplomatique l'engagement que prirent les Suisses de rester neutres et de refuser le passage aux deux partis (7 mai).
1. Des moines avaient prédit à Léopold que l’impératrice lui donnerait deux fils jumeaux, dont l’un serait empereur d'Occident, l’autre empereur d'Orient. Le crédule monarque, dès lors, ne voulut plus entendre parler de paix avec les Tures. V. Œuvres de Louis XIV, t. VI, p. 13.
Les forces avec lesquelles Louis XIV avait entamé les hostilités ne suffisaient plus en présence d’une telle situation, que pouvaient encore aggraver les mouvements des protestants français. Dès la fin de novembre 1688, le roi avait ordonné, dans toutes les généralités, la formation de régiments de milices pour la garde des places frontières et maritimes ', puis avait convoqué l’arrière-ban afin de surveiller et de contenir les nouveaux convertis, dont le désarmement avait été prescrit au mois d'octobre, les gentilshommes exceptés. De grandes levées se faisaient à la hâte pour renforcer l’armée. En attendant que ces masses d'hommes fussent réunies et disciplinées, Louis résolut de ne rien hasarder et de maintenir seulement la guerre sur le territoire ennemi, sans faire d'entreprises importantes sur le continent. L'Allemagne resterait le principal théâtre de la guerre, avec deux diversions en Belgique et en Catalogne. Enfin on prendrait l’offènsive contre l'usurpaieur Guillaume , dans celui des trois royaumes britanniques qui n'avait pas suivi l'exemple des deux autres et qui n’avait point abattu la bannières des Stuarts, en Irlande.
Le plan était bon, une fois la guerre avec l’Angleterre devenue inévitable par la rupture avec la Hollande; mais les moyens d’exécution, quant à l'Allemagne, souillèrent d’une tache ineffaçable le règne de Louis Le Grand. Il n’était pas possible de munir de garnisons toutes les places récemment conquises ou plutôt envahies, sans renouveler, avec des conséquences plus dangereuses, les fautes de 1672. Déjà l’on avait évacué, un peu précipitamment, les postes avancés du Würtemberg (janvier 1689), Louvois conseilla au roi de détruire de fond en comble les villes qu’on ne pourrait garder, afin que les postes d’où les troupes du roi se retireraient ne servissent plus jamais à personne. Louis, après quelque hésitation, souscrivit à cet expédient, digne des conquérants tartares! On commença par le Palatinat trans-rhénan. On incendia Ladenbourg et Heidelberg, après avoir prévenu les habitants de
1. Il paraît que la levée fut d'environ vingt-cinq mille hommes. Les miliciens étaient fournis et soldés par les paroisses; ils devaient être garçons, n'étaient point assujettis à l'uniforme et ne pouvaient être cbligés de servir plus de deux ans. S'ils se mariaient dans leur paroisse aprés leur libération, ils étaient exempts de la taille
pour deux ans. (Anciennes Lois françaises, t. XX, p. 66.) Les paroisses les plus faibles ne fournirent pas de miliciens,