INCENDIE DU PALATINAT
s’en aller avec leurs familles, leurs bestiaux et leurs meubles. Le château de Heidelberg, résidence des électeurs palatins, fut bouleversé par la sape et la mine : ses belles ruines sont encore pour la postérité un vivant témoignage des fureurs de Louvois. Les moulins, le pont, tous les bâtiments publics, étaient écroulés; le feu était par toute la ville. L’exécuteur de cette œuvre infernale Tessé (c'était pourtant un des chefs des dragonnades!) n’eut pas le cœur d’en voir davantage, ni de chasser les malheureux habitants d’entre les ruines de leur cité. Il partit avec ses soldats. Les bourgeois éteignirent l'incendie derrière lui et appelèrent les troupes allemandes, qui se retranchèrent dans les débris du château. A cette nouvelle Louvois, furieux qu’on n’eût pas « entièrement brûlé et abimé» Heidelberg, ordonna qu’on ne se contentât pas de brûler Manheim, mais qu’on le démolit pierre à pierre (mars 1689).
Des nouvelles conquêtes d’outre-Rhin, on ne conserva donc que Philipshbourg. Quant au pays de la rive gauche, on se contenta d’abord de démanteler les villes et de faire sauter les forteresses appartenant au Palatinat et aux électorats de Mayence et de Trèves, sauf Mayence, dont on faisait une grande place d’armes. Mais, quand les forces ennemies, qui grossissaient, commencèrent à inquiéter Mayence, le chef de l’armée du Rhin, le maréchal de Duras, proposa au roi et au ministre une résolution effroyable ; c’était de détruire, non pas seulement les bourgs et villages qui pouvaient favoriser l’attaque contre Mayence, mais toutes les villes voisines du Rhin entre Mayence et Philipshbourg. La fatale parole lâchée, Duras s'épouvanta de lui-même et voulut revenir sur ce qu’il avait proposé. On n’arrachait pas ainsi à Louvois sa proie! Louvois fit ordonner par le roi au maréchal de consommer l’œuvre! Spire, Worms, Oppenheim, Frankenthal, Bingen, furent condamnés aux flammes. On offrit aux magistrats des franchises et des priviléges pour ceux des habitants qui voudraient émigrer dans la Lorraine, l’Alsace ou la Franche-Comté, avec des moyens de transport pour leurs meubles. Ceux qui refuseraient pourraient transporter leurs biens dans les places fortes du roi, mais non pas cliezles ennemis. Ainsi, on leur refusait jusqu’à la consolation de se réfugier parmi leurs compatriotes. L'ordre était monstrueux : lexé-
cution fut pire. Il n’est que trop aisé de concevoir tout ce que la licence et la rapacité du soldat durent ajouter à ces scènes de désolation. L’on avait voulu épargner les célèbres cathédrales de Worms et de Spire, ainsi que les palais épiscopaux, et l'on y avait entassé les effets que les habitants n’avaient pu emporter; Le feu gagna ces églises et brûla tout ce qui pouvait brûler (fin mai — commencement de juin). Ge beau pays, que le moyen âge avait orné de tant de monuments religieux et militaires, n’offrit plus qu’un amas de ruines fumantes, comme si un nouvel Attila eût passé sur la Gaule et la Germanie. Cent mille malheureux, chassés de leurs maisons en flammes, demandèrent vengeance à l'Allemagne, à l’Europe entière, et soulevèrent contre le Grand Roi une indignation plus générale encore que n’avaient fait les réfugiés huguenots. Les populations rhénanes, que la nature a rattachées par tant de liens à la France, vouèrent à son gouvernement un long et implacable ressentiment, qui ne devait s’éteindre qu'avec la monarchie de Louis XIV, en présence d’une France nouvelle !.
Le principe de ces horreurs, qui entachèrent nos armes, si glorieuses à {out autre égard pendant tout ce siècle, ne fut pas uniquement la cruauté de Louvois ou l’orgueil de Louis XIV, mais aussi une fausse notion du droit de la guerre, qui permet, disaiton, tout ce qui nuit à l’ennemi. Et cependant on ne poussait pas cette doctrine à ses dernières conséquences. Ce même prince, qui se croyait le droit, pour nuire à l'ennemi, d’écraser sous les bombes des populations inoffensives, d’effacer du sol des cités désarmées, de changer en désert des provinces entières, se serait cru déshonoré sil avait employé le poignard ou le poison contre un seul homme, contre un général, dont la mort eût pu cependant nuire à l'ennemi bien plus encore que ces grandes exterminations ?! Le droit de la guerre, le droit des peuples civilisés, ne doit autoriser à détruire que ce qui sert directement à la guerre; on a droit de démanteler une ville, on n’a pas droit de la brûler.
1. Lettres militaires, &, V, p. 170, 252, 308, 323; t. VI, p. 10, 16, 46, 51. 2. Un certain Lansel s’étant offert à tuer le prince d'Orange, le roi, « détestant
ue pareils desseins », le fit arrêter et « mettre dans une prison ». Lettres militaires, t. V, p. 294.