VAUBAN ET LOUVOIS
restitua des biens valant 2,500,000 fr. de revenu. Le gouvernement alors s’inquiéta de cette espèce de restauration calviniste : les intendants prétendirent restreindre la portée de l’édit aux héritiers catholiques et soutinrent les traitants qui avaient affermé les Biens confisqués et qui, s’intitulant « commis à la séquestration des biens des religionnaires fugitifs et de ceux qui ne font pas leur devoir de la religion catholique, » c’est-à-dire des mauvais convertis, se transformaient de maltôtiers en inquisiteurs. Les parlements, par un tardif esprit de justice et peut-être un peu par rivalité contre les intendants, protégèrent les héritiers calvinistes. Le conseil du roi flotta longtemps entre les deux tendances. L'état des personnes et des biens continua d’être un vrai chaos.
La plaie de la révocation ne se ferma donc point : les réfugiés ne rapportèrent point à la France leur industrie, leurs capitaux, ni leur courage, et la diminution des ressources coïncida avec la nécessité des plus puissants efforts qui eussent jamais été imposés à la nation. Tout annonçait la plus grande guerre que la France eût encore eue à soutenir : la coalition, déjà beaucoup plus forte que durant la guerre de Hollande, travaillait à s’accroître encore. Comment faire face à de telles nécessités avec des finances déjè lourdes et grevées? En 1672, la position était beaucoup meilleure et cependant il avait fallu sur-le-champ se jeter dans les expédients. Depuis la mort de Colbert jusqu’à la fin de 1688, la dette annuelle s'était accrue de 3,700,000 fr. et la dépense de 7 millions. La dépense, ramenée à 92 millions en 1687, était remontée en 1688 à près de 106 millions, sans compter une quinzaine de millions pour la rente constituée et les intérêts des avances faites au trésor; elle dépassait la recette de 6 à 7 millions. L'intérêt, qui était au denier 20 en 1688, venait de remonter au denier 18 dans une émission de 500,000 fr. de rentes faite en juillet 1689.
Le contrôleur-général Le Pelletier sentit son cœur faillir devant les terribles exigences qu’il prévoyait : comme l’avait dit Le Tellier, il n’était pas assez dur pour ces pénibles fonctions. Après quelques mois d'opposition de la part du roi, qui aimait sa m0destie et sa probité, il contraignit pour ainsi dire Louis d'accepter
1, Anciennés Lois françaises, t. XX, p. 72, 96; Rulhière, p. 350, 365,
sa démission et resta au conseil comme ministre d'État sans portefeuille, Sur sa recommandation, le roi lui donna pour successeur Phelippeaux de Pontchartrain, ancien premier président du parlement de Bretagne, alors intendant des finances (20 septembre 1689). Il était difficile de rencontrer deux esprits plus opposés que le timoré Le Pelletier et le brillant, hardi et présomptueux Pontchartrain. Malheureusement, Pontchartrain ne ressemblait pas plus à Colbert qu’à Le Pelletier. Ainsi que beaucoup d'hommes de ce temps, honnête quant à ses intérêts privés, il était sans scrupule quant « aux intérêts du roi ». Il alla droit à son but, à l'argent, sans considérer ni la moralité des moyens, ni leur influence sur le bien-être du peuple. Il s’élança dans l’empirisme financier avec une insouciante audace, que la cour prit pour du génie. À peine installé, il fit pleuvoir sur le public une foule d’édits bursaux, créations d’offices, ventes d’augmentations de gages, qui produisirent au roi plus de 50 millions et coûtèrent bien davantage aux acquéreurs à cause des remises faites par le roi aux traitants qui affermaient le produit de ces édits; ces remises allaient le plus souvent à 25 p. cent et, de plus, les traitants jouissaient immédiatement des revenus et gages et ne payaient au roi que par termes. Le règne des partisans recommençait. 1,200,000 livres de rentes au denier 18 sur les aides et gabelles, 1,400,000 livres de rentes viagères en tontine !, et quelques autres expédients, fournirent encore au moins 45 millions. Cela fit plus de 95 millions de ressources extraordinaires assurés au trésor par Pontchartrain avant la fin de 1689, assurés, disons-nous, mais non pas réalisés, près de la moitié de ces ressources ne devant produire leur effet que dans le cours des années suivantes ?.
Une opération d’une autre nature termina l’année d’une manière bien fâcheuse et marqua d’un signe caractéristique l’administration de Pontchartrain. Ce fut la refonte générale des monnaies avec changement arbitraire de {eur valeur nominale,
1. Anciennes Lois françaises, t. XX, p. 87. — La première tontinc vu association de rentiers héritant les uns des autres jusqu’à la mort du dernier des associés, avait été créée sous Mazarin par l'Italien Tonti. Depuis on ne l'avait pas renouvelée.
2. Outre les dons gratuits très-considérables qu’ils accordérent, les pays d'États levèrent et entretinrent chacun un régiment,