BATAILLE DE LA BOYNE. AA
couper Guillaume d'avec l'Angleterre, opération qu’une escadre de ligne avait reçu l’ordre de venir appuyer. Il les employa à se faire reconduire à Brest, d’où il retourna à Versailles prier Louis XIV de lui donner une autre armée pour descendre en Angleterre, sous la protection du victorieux Tourville ‘. Louis, indigné de son inconcevable désertion, ne voulut pas même discuter un tel projet, déclara qu’il n’y avait plus rien à faire et rappela Tourville à Brest, avec ordre d'envoyer en Irlande une escadre suffisante pour ramener les troupes françaises.
Louis était certes bien excusable, et, cependant, cet abandon de l'Irlande fut une faute. L’Iriande, ignominieusement délaissée par son roi, ne s’abandonnait pas encore elle-même : elle montra qu’elle eüt mérité un autre chef. L’armée irlandaise se reforma sur le Shannon. Guillaume marcha sur Limerick, principal centre de la résistance. Lauzun, général de cour, sans fermeté, sans capacité militaire, jugeait tout perdu et ne songeait plus qu’à retourner en France : il emmena ses troupes à Gallway, pour y attendre l’escadre française. Un simple capitaine aux gardes françaises, Boisselot, fit ce que son général aurait dû faire :'il resta dans Limerick et, de concert avec le brave et actif irlandais Sarsfield, il dirigea, avec autant d'intelligence que d'énergie, le courage inexpérimenté des Gaëls, Ces mêmes fantassins, qu’une panique avait rompus si aisément à la Boyne, se montrèrent des héros quand ils eurent de dignes chefs à leur tête. L’artillerie de siége, en route pour le camp de Guillaume, fut surprise et détruite par la cavalerie irlandaise; la garnison repoussa avec un grand carnage l’assaut tenté par les Anglais. Guillaume leva le siége de Limerick (fin août). Sur ces entrefaites, les vaisseaux français arrivèrent et Lauzun s’'embarqua, malgré ce retour de fortune qui lui faisait un devoir de rester. À peine fut-il parti, que les Anglais, conduits par Marlhorough, prirent Corke et Kinsale, et achevèrent ainsi d'occuper la côte orientale de l'Irlande ?.
1. Au moment du retour de Jacques, la France était à peine désabusée de la mort prétendue de Guillaume. Un boulet ayant effleuré l’épaule de ce prince la
veille de la bataille, le bruit de sa mort avait volé jusqu'à Paris et les Parisiens en avaient fait des réjouissances qui durent le flatter plus que tous les panégyriques.
2. Relation de Jacques II, dans les Mém.- de Berwick, t. I‘, p. 432. — Gordon, Hist, d'Irlande, t. IL, ch. xxxur. — Mac-Aulay, Guillaume IT, t: II, ch. 2:
Le désastre de Jacques IT faisait plus que compenser pour Guil: laume le grand échec de la marine anglaise, mais ne consolait pas l'orgueil anglais. Les Anglais, chassés de la Manche !, essayèrent de se venger sur les colonies françaises d'Amérique. Une escadre de trente-quatre voiles entra dans le Saint-Laurent et attaqua Québec par terre et par eau. Le brave gouverneur du Canada, Frontenac, à la tête des colons canadiens, aussi robustes et aussi agiles qu'adroits tireurs, battit les troupes de débarquement et obligea l’escadre à la retraite (18-20 octobre). Les Anglais n’obtinrent de succès qu’à Saint-Christophe, où ils expulsèrent les Français de la moitié de l’île qui leur appartenait (décembre).
Cette année, la plus glorieuse qu’eût jamais vue la marine française, finit tristement pour elle : Seignelai s’éteignit le 3 novembre, avant d’avoir accompli sa trente-neuvième année; son organisation de feu s'était rapidement consumée, par les excès simultanés du travail et du plaisir; sa personnalité, sans être cruelle comme celle de Louvois, était absorbante et hautaine ; son impatient génie ne voulait point admettre d'obstacles et s’en prenait aux hommes de la résistance des éléments; dans ses vastes et soudaines créations, il sacrifiait trop peut-être au présent Les ressources de l’avenir?. Le roi, qui supportait de plus en plus difficilement autour de lui les caractères spontanés et les volontés fortes, se sentit comme soulagé d'être délivré de cette fiévreuse activité. Quels que fussent pourtant les défauts de Seignelai, sa perte fut irréparable; il ne léguait à personne le secret de cette immense et admirable machine de guerre, de cette administration maritime, créée par son père, agrandie par lui. Le roi réunit la marine aux finances dans les mains de Pontchartrain, qui voulut d’abord s’en excuser, sur ce « qu'il n’en avoit aucune connoissance, » et qui ne prouva que trop qu'il avait dit vrai,
1. Ils avaient encore eu le dessous dans quelques engagements partiels ; ainsi, un vaisseau français de 50 canons prit et brûla un anglais Ge 80, après un furieux combat où les deux capitaines furent blessés à mort, L. Guérin, t. Il, p. 128.
2. Il était loin, toutefois, de négliger les intérêts économiques. Ainsi, malgré la guerre, il autorisa les navires français à continuer d'exporter des grains en Espagne, afin d'empêcher les Anglais de nous enlever les bénéfices de ces transports. Il maintint soigneusement les priviléges commerciaux qu'avait notre pavillon au Brésil. L, Guérin, p. 597.