‹ Histoire De France Volume 15Chapitre 10 sur 327 · PALAIS-ROYAL. BOULAINVILLIERS · texte numérisé non relu

PALAIS-ROYAL. BOULAINVILLIERS

Louis XIV en avait légué à la régence la périlleuse r'esponsabilité. Au 1% septembre 1715, le revenu brut s'élevait à 165 millions et demi'; le revenu net à 69 millions; les dépenses à 147 millions; par conséquent, le déficit de l’année à 78 millions. Il y avait 590 millions de billets d’État en circulation, formant, avec le reste de la dette flottante et le déficit de l’année, 789 millions de dettes exigibles. Sur les 69 millions qui étaient censés revenir au Trésor, tout était mangé d'avance, sauf 4 à 5 millions : la meilleure partie du revenu de 1716 avait été anticipée, après le revenu de 1715. On avait 700,000 à 800,000 francs en caisse, et le paiement des rentes seules revenait à 420,000 francs par jour. Ni les traitants, ni les opulents personnages appelés aux nouveaux conseils, ne voulaient rien avancer. On para aux premiers besoins avec quelque argent que le régent tira de son propre fonds et avec 3 millions que prêta le riche négociant Crozat, à condition d’être investi de la charge de trésorier de l’ordre, qui donnait droit de porter le cordon bleu. C'était bon pour quelques jours. Le total de la dette dépassait 2,400,000,000 de francs. On ne voyait pas encore clairement les chiffres tels que nous venons de les poser ; mais on était stupéfié par l'aspect d’une masse énorme, écrasante, dont on n’avait pas exactement mesuré les proportions *.

Les grands novateurs qui avaient médité ou proposé, sous Louis XIV, des réformes politiques, sociales ou financières, n’existaient plus, mais ils avaient laissé des héritiers; des esprits bien inférieurs sans doute aux Fénelon et aux Vauban, mais originaux et singuliers, assiégeaient le régent de leurs conseils; tel était ce fameux comte de Boulainvilliers, intelligence à la fois très-hardie et profondément rétrograde, qui partagea sa vie toute spéculative entre trois objets : 1° l’étude des origines nationales au point de vue exclusif de la caste féodale; 2° l'étude des sciences occultes du moyen âge et surtout de l'astrologie,

1. Ce n’était point par un mouvement parallèle à celui de la richesse publique que limpôt s’était ainsi accru depuis Colbert; tout au contraire, car les mêmes branches du revenu rendaient, en 1715, 15 millions et demi de moins qu’en 1683, et l’accroissement des recettes n’était dû qu’à la création de nouveaux impôts.

2, Forbonnais, t. Il, p. 398. — Saint-Simon, t. XIII, p. 238. — Dutot.

mélée à des travaux de métaphysique qui le menèrent au spinozisme; 3 des recherches de statistique sur la situation présente de la France et des plans de réforme où l’on rencontre parfois, avec quelque surprise, des vues saines et patriotiques, procédant tour à tour de Vauban, de Bois-Guillebert et même de Colbert. Dans les mémoires qu’il présenta au régent', il insiste beaucoup sur la nécessité de convoquer les États-Généraux pour arriver, avec leur aide, à libérer l’état, à simplifier l'impôt, à transformer les droits qui entravent la consommation et à supprimer cette armée de soixante mille percepteurs qui mange la France (il y avait en outre quarante mille collecteurs non salariés}®:

À côté de Boulainvilliers apparaît l’abbé de Saint-Pierre, à qui le titre d'aumônier de la duchesse d'Orléans procure quelque accès auprès du régent; âme pure et naïve, écrivain sans talent, esprit peu élevé, maïs à qui un infatigable amour du bien public tient lieu de génie. Notre langue lui doit le mot de bienfaisance, qu’il était digne d'inventer, et la philosophie ne doit pas oublier qu'il fut un des apôtres de la perfectibilité. Constamment occupé, durant sa longue et paisible carrière, des intérêts de sa patrie et de l’humanité, sa première utopie, conçue durant les négociations d'Utrecht, où il avait suivi l'ambassadeur, abbé de Polignac, a été la paix universelle, qu’il prétend assurer par la création d’une diète européenne, à peu près sur le modèle de la diète germanique : c'était la pensée d’un grand politique, de Henri IV, alourdie et dénaturée par un commentateur à la fois sans expérience pratique des choses humaines et sans philosophie assez haute pour comprendre à quelles conditions cette pensée pour-

1. Ces mémoires sont du commencement de 1716; mais ils ne furent publiés qu’en 1729, en Hollande. Par une contradiction assez curieuse, ce féodal passionné est trèsfavorable au commerce, Il voudrait qu’on fondât 4 Paris une compagnie générale de commerce, pour tout le royaume, sans monopole : qu’il y eût dans chaque paroisse une chambre ou bourse commune et direction particulière, tant des affaires de la communauté des habitants, que de l’agriculture, commerce, arts et manufactures qui s’y font; que les nobles pussent être, sans déroger, agents de change et de banque. Ceci était écrit avant que Law eût dévoilé l’ensemble de son système. Boulainvilliers

est colbertiste en ce qui regarde la balance du commerce et les droits protecteurs. Il condamne fortement les changements dans les monnaies.

2. Boulainvilliers ne parle que des percepteurs de la taille : Saint-Simon prétend gu’il y avait quatre-vingt mille employés aux gabelles, T. XV, p. 373,

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